VII-2 : Zend

Aux aurores, Cody laissait derrière elle une cuisine aux airs de champ de bataille. Tombée au combat, une patrouille de cuistots surentraînés (mais à présent surlesrotules) vit ses mèches blondes quitter l’auberge avec soulagement. Elle emportait avec elle un gros sac en papier empli de beignets encore fumants.

Trottinant dans les rues matinales de Port-Marlique, elle surprit une bande de cambrioleurs en plein exercice de leur art. Les brigands regardèrent passer cette gamine aux cheveux lumineux et aux joues barbouillées d’huile, l’air bovin. Cody ne leur prêta aucune attention.

On dit de la plupart des grandes villes qu’elles ne dorment jamais, mais Port-Marlique avait ses singularités. Marchands, mercenaires, mages et ouvriers officiaient à la faveur du jour ; au coucher du soleil, tout ce beau monde faisait mine de rentrer chez lui… pour mieux ressortir l’instant après, drapé de ses plus belles capes noires, équipé de ses lames empoisonnées les mieux affûtées et paré des pires intentions du monde. Ainsi, passé le souper et la partie de tarot quotidienne, toute la population retournait sa veste d’un seul et même geste afin d’emprunter gaillardement le sentier de la criminalité, comme les ombres de la nuit inondent les rues de la ville et le cœur des gens. L’heure était alors aux voleurs, aux assassins, aux nécromants et aux conspirateurs.

Pour s’en tenir à une description fidèle et concise de la Cité des Rêves, on pouvait dire qu’elle dormait bel et bien la nuit. Seuls ses habitants ne fermaient pas l’œil. Voilà pourquoi Cody rencontra nombre de bandits, sur le chemin du Grincheux forgeron. Parvenue à un croisement, elle manqua même de bousculer une épaisse silhouette qui longeait les murs.

Son regard découvrit une barbe grise, un crâne chauve et un air mauvais.

« Éjéchiel ? » s’étonna-t-elle les joues chargées de beignet. Elle scruta le visage ravagé de l’étranger. « Oh, mais che te connais ! Tu es chon double du paché. »

L’Ézéchiel borgne répondit par une grimace. Ses maintes cicatrices remuèrent sur sa peau comme un nid de serpents sur du sable.

« Té. La dernière chose dont j’avais besoin est qu’une chouineuse me le rappelle. Hors de mon chemin, la marmaille ! J’ai à faire.

— Comme tu voudras. Un beignet à la pomme, pour la route ? »

Cody lui agita son sac sous le nez. Il le scruta d’un œil suspicieux, mais la douce odeur sucrée s’immisça à travers ses sinus et éveilla son estomac.

« Mouais. Pourquoi pas. »

Il engloutit une pâtisserie d’une bouchée et examina Cody de la tête aux pieds.

« T’es la petiote qu’on voulait rafistoler, hein ? Je vois qu’il a réussi…

— Oui, Ézéchiel m’a sauvée. C’est mon héros ! Enfin, même si son plan n’a pas trop fonctionné et que j’ai été sauvée par une fille plus âgée que moi qui me ressemble. Dis, tu n’connais personne qui me ressemble ?

— Bah ! Une comme toi, c’est déjà bien assez », grommela le borgne avec un regard noir.

Cody fronça les sourcils et engloutit un nouveau beignet.

« T’es encore plus rochon, bougon et grognon qu’Éjéchiel. Qu’eche-qui est arrivé à ton vijage ?

— Hé, un ton en dessous, le morpion ! rétorqua-t-il. Ézéchiel et moi, on n’est pas pareils. Et c’est pas sous prétexte qu’on était plus ou moins la même personne qu’il faut nous confondre ; fourre-toi ça dans la caboche ! D’ailleurs, je m’appelle plus Ézéchiel.

— Ah non ? Pourtant, ch’est un joli prénom. Ch’est quoi le tien, alors ?

— Zend.

— Jend ?

— Oué. »

La gamine déglutit et lui offrit un sourire gras.

« Moi, je suis Cody.

— Cody, hein ? ricana Zend. Eh bé, Cody… Un conseil : fais attention avec qui tu traites. Personne dans cette Tour est digne de confiance, et surtout pas cette raclure d’Ézéchiel. Le forgeron de la Tour… Ha ! Le larbin de la mégère serait un titre mieux approprié. Alors, oui, quand elle a le dos tourné, là, il l’insulte copieusement !

— Copieuseumang ?

— Té ! bien sûr ! Mais dès qu’elle pose un œil sur lui, alors là ! Il file à la niche comme un bon toutou. Moi, je dis : c’est terminé. La forge, terminée. Le service ? Terminé. Toutes ces conneries de voyage dans le temps… oust ! Désormais, je suis mon propre patron.

— Oh.

— Oué, hein ? Retiens bien mes paroles : tu gagneras rien à faire confiance à un type qui sait même pas de quel côté il est. Moi, j’ai déjà choisi mon camp : le mien.

— Le tieng ?

— Eh oué ! Prends-en de la graine, petiote. »

Sur ces paroles, il fourra deux gros doigts dans le sachet de beignet, s’enfila la dernière pâtisserie et reprit sa route sans mot dire. Pensive, Cody l’observa s’éloigner de sa démarche lourde.

« Pas commode, celui-là…

— Gruik », admit un porcelet dodu perché sur son épaule.

Cody tourna la tête vers lui ; son regard passa de la surprise au ravissement. Elle reconnut-là le nouveau-né aventureux qui se plaisait à escalader les gens (notamment le crâne de Samson et la barbe d’Ézéchiel.)

« Oooooh ! Qui es-tu ? Pourquoi tu n’es pas resté avec tes frères et sœurs ? Madame Cochon va s’inquiéter !

— Gruik », la rassura le minuscule suidé.

Il tâta la joue de la gamine de son groin. Amusée, elle le souleva par les aisselles et le tint à bout de bras.

« Tu es si mignon ! Tout comme ta maman. Je vais t’appeler Roger. Ça te va ?

— Gruik », soupira Roger, résigné.

Fière de son nouveau compagnon, elle le déposa sur son épaule et poussa la porte du Grincheux forgeron.

VII-1 : L’auberge
VII-3 : La boutique

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