XIII-4 : Libre

Sous son chapeau, Opaline ne put retenir un sourire. Elle n’entretenait pas d’hostilité particulière envers Ézéchiel, quoique sa présence n’augurât jamais rien de bon. Par conséquent, moins elle le voyait, mieux elle se portait. Les choses étaient parfois aussi simples que de fermer les yeux, le temps que les problèmes se lassent d’attendre leur résolution et partent faire leur vie ailleurs.

Mais un sentiment de gêna l’empêcha encore de s’assoupir. Elle rouvrit une paupière prudente. Roger se tenait à ses côtés, le groin levé et l’oeil critique. Opaline le fixa en retour.

« Quoi ?

— Gruik, cingla Roger.

— Oh, je t’en prie ! Tout est bien qui finit bien, pas vrai ? Bon ! Alors pourquoi ne pas se réjouir de tout ça et vivre tranquillement, à présent ? »

Roger lui tourna le dos, boudeur.

« Gruik, déclara-t-il.

— Surveille un peu ton langage, sourit Opaline. Je mange des gens d’ordinaire, mais je n’aurais rien contre un cochon bien dodu. »

Elle lui chatouilla le ventre du bout des doigts, mais le porcelet ne paraissait pas réceptif à la taquinerie. Il détourna le regard et s’en fut sur les traces d’Ézéchiel.

« Tu boudes, mon cochon ? Faut pas, enfin !

— Gruik », rétorqua Roger avant de disparaître entre les broussailles.

Opaline haussa les épaules avec amusement et se rallongea. Enfin débarrassée de cette paire d’enquiquineurs, elle pouvait laisser libre cours à sa paresse.

Elle n’était pas quelqu’un d’intrinsèquement paresseux. Néanmoins, et avec tout ce qui s’était produit depuis son arrivée à la Tour, il lui semblait avoir bien mérité un peu de repos. Et puis, ce coin n’était pas si mal. Elle avait affirmé que la forêt recelait tout ce dont elle avait besoin – et c’était la plus stricte vérité.

Cependant, sa tranquillité d’esprit demeurait troublée par les dernières paroles de Roger. Ce fieffé porcelet savait y faire, en culpabilisation.

Opaline soupira. Samson était mort – et avec lui, tous les espoirs de pardon promis par les dignitaires qui l’avaient expédiée ici. Cette conséquence lui parut toutefois de faible gravité ; si elle ne put s’empêcher de ressentir quelque pitié pour Samson, elle admettait que les choses auraient pu plus mal se terminer pour elle.

Le monde extérieur était peuplé d’ennemis, quand la Tour de la Sorcière était pleine de promesses. Certes, elle avait un moment pensé que ses Étages n’étaient que le reflet d’illusions chimériques. Aujourd’hui, la Tour lui paraissait plus vraie que jamais ; et le monde extérieur, un trou sombre et isolé dénué de substance. Opaline n’avait plus aucun intérêt à y retourner.

Malgré tout une gêne persistait à la tenir éveillée, comme une plaie fraîchement cicatrisée qui aime à rappeler son existence à coups de démangeaisons. Avec un grognement, elle se redressa et rassembla ses affaires.

Elle prit de l’élan et franchit la rivière d’un bond. Depuis là, grimper la colline jusqu’à la maison ne fut qu’une question de secondes. Elle ouvrit la porte, fouilla un meuble poussiéreux et en extirpa le miroir plié dans un linge.

« Une dernière chose à faire, se promit-elle, et je disparais. »

Elle empocha l’objet, attrapa un long manteau flambant neuf – une pièce de choix récupérée sur un des vagabonds qu’elle avait croisés – et vissa son chapeau sur sa tête. Son regard se porta sur le soleil : même s’il était toujours haut dans le ciel, il lui faudrait de longues heures pour se rendre au sommet de la montagne. Alors, elle se mit en route sur-le-champ.

Le voyage lui prit effectivement la journée, mais Opaline ne la vit pas défiler. Elle gravit la montagne à grands pas. Elle était arrivée par le flanc est afin d’éviter les ruines du monastère, flanquées sur le côté ouest : l’envie de croiser Thynaël et ses frères rouges lui manquait cruellement.

Rejoindre les deux barbus, leur rendre le miroir et repartir : c’était tout. Ensuite, elle irait probablement se perdre dans les confins les plus reculés de la forêt, et on n’entendrait plus parler d’elle. Une vie d’ermite était sans doute ce qu’il lui fallait. Certes, l’ennui la guettait : que n’avait-elle rêvé de repartir à l’aventure, au cours de ces dernières semaines…

Non, se dit-elle. Elle avait survécu à ces péripéties – encore que… –, mais à trop en jouer, sa chance finirait par tourner. Gâcher l’occasion de vivre en paix était une erreur. Et elle n’était clairement pas du genre à en commettre…

Les dernières heures de route s’avérèrent pénibles ; Opaline avait marché toute la journée sans prendre de repos ou presque, et la cruelle lumière du jour exerçait sur son corps une emprise que la douce clarté de la nuit ignorait. À vivre sous la cime des arbres, elle en avait oublié à quel point les goules étaient sensibles aux rayons du soleil. Une bouffée de satisfaction la gagna toutefois, à la vue de l’astre arrivé vers sa pente descendante.

Au terme d’un étroit chemin de terre, Opaline aperçut le sommet d’une humble bâtisse. La rumeur de conversations s’éleva à ses oreilles ; elle gravit les derniers mètres le pas léger quoique prudent. Elle se hissa enfin sur un terrain plat, nu excepté un refuge à l’abri du vent. Un petit groupe se tenait au centre.

Les rayons du soleil fendirent alors un rideau de nuage et vinrent l’éblouir. Elle leva une main contrariée en visière devant ses yeux, juste à temps pour voir Ézéchiel s’avancer dans sa direction, un Roger satisfait sur l’épaule.

« Alors comme ça, z’êtes v’nue, hein ? J’y croyais pas.

— Moi non plus », marmonna Opaline. Elle essaya de distinguer les silhouettes qui se détachaient sur la palette orange et rose du coucher de soleil, mais la lumière demeurait trop forte pour ses yeux.

« Mmouais, fit le forgeron. Mais vous arrivez trop tard. On est prêts à partir.

— Qui ça, « on » ? »

Son regard tomba alors sur un objet au sol ; une sorte de panier d’osier muni de courroies. En son sein reposait Bébé Cody, assoupi et emmitouflé dans une couverture. Une petite bulle de salive enflait et se dégonflait au rythme de sa respiration.

Un homme s’approcha du panier et le souleva de terre. Opaline sentit une main se refermer sur son cœur.

C’était Samson.

« On y va, mon gros ? lança le forgeron. Bon. Toi et le microbe, vous passez d’abord. »

Opaline se frotta les yeux et ouvrit un regard ébahi : si elle délirait, son illusion de Samson était plus vraie que nature. Encore que…

L’image qu’elle voyait de lui paraissait avoir dix ans de plus que le Samson de ses souvenirs : le sel s’était disséminé dans sa chevelure couleur poivre ; ses cernes se dessinaient bien plus nettement ; les pattes-d’oie aux coins de ses yeux s’étaient creusées ; son teint autrefois hâlé par le soleil semblait avoir recouvré sa pâleur d’origine.

Puis Opaline capta la chaleur de son regard. Ce n’était pas un rêve. C’était Samson, en chair et en os – et par quel miracle… ?

Elle tâcha d’articuler quelque chose, de retrouver sa répartie, de réagir tout simplement. En vain.

Puis elle reprit ses esprits. Peut-être qu’il n’y a rien à dire.

Elle lui adressa un imperceptible hochement de tête. Samson le lui renvoya. Puis, il harnacha le panier sur ses épaules et lui tourna le dos. Derrière lui se trouvait à présent une porte de bois toute simple.

Avant qu’il ne l’ouvre, Cody se réveilla. Elle posa un regard ensommeillé sur Opaline et lui adressa un sourire radieux.

« Babaille, Pla », lança-t-elle avec un mouvement de sa minuscule main. Opaline l’imita, un curieux malaise cramponné à l’estomac.

Puis Samson franchit le cadre de la porte et lui et Cody disparurent loin, très loin d’ici.

Opaline allait questionner Ézéchiel quand un courant d’air la frôla. Elle baissa les yeux ; une silhouette silencieuse comme une ombre lui adressa un regard curieux.

Elle aurait souhaité pouvoir plisser des paupières, consciente d’avoir l’air abruti, les yeux ainsi écarquillés. Mais impossible de contenir son étonnement : la jeune femme devant elle était la copie conforme de Cody si elle eût été plus âgée, excepté ses cheveux châtains et ses yeux bruns.

« Qui es-tu ? bredouilla Opaline.

— … », répondit la jeune femme.

Puis elle s’en fut à la suite de Samson, de mouvements fluides comme l’eau et légers comme l’air. La porte l’avala et Opaline demeura interdite, bras ballants, se sentant plus inutile que jamais. Le Vénérable était le dernier présent avec eux.

« Bon vent, Opaline, articula le vieillard en souriant. Pour votre tranquillité, je vous souhaite de ne jamais recroiser notre route.

— Allez ! lança Ézéchiel. On va pas y passer la journée.

— Qu’y a-t-il derrière cette porte ? s’enquit la roublarde. L’Étage suivant ? »

Le forgeron attendit que le vieillard ait franchi le cadre pour se fendre d’un sourire en coin – une première, d’après l’expérience d’Opaline.

« Ouais, ou peu s’en faut. Vous vous êtes jamais demandé pourquoi y a des cochons partout, à travers cette Tour ? Eh bé : c’est parce que leur Étage d’origine a été détruit et que les survivants se sont retrouvés éparpillés. Mais la Sorcière a eu vent de ce qui a failli arriver ; alors elle a décidé de ramener l’Étage d’entre les Limbes et de le remettre à neuf. Grouchon et ses enfants sont déjà là-bas. »

Opaline cilla, déboussolée et fiévreuse. Elle avait l’impression de voir tout un monde lui passer sous les yeux. Un monde dont elle ne comprenait rien et qui se construisait sans elle.

« La Sorcière… ?

— Ouais, la Sorcière.

— Grouik », approuva une Madame Cochon tout juste matérialisée entre eux.

Opaline tressaillit de surprise. À présent qu’elle observait l’animal de près, elle réalisait ne jamais avoir vu de cochon si bien porter la moustache. Madame Cochon la fixait, l’oeil pétillant de malice.

« Grouik ! lâcha-t-elle enfin.

— Madame Cochon », la salua Opaline, tirée de sa torpeur. Elle lui sourit et se fendit même d’une révérence, chose qu’elle avait renoncé à faire depuis longtemps.

Madame Cochon souleva son haut-de-forme, l’air ravi, et s’en fut à la suite des autres. À mesure que l’animal rondouillard s’éloignait, Opaline sentait l’anxiété la gagner.

« Qu’est-ce que vous allez tous faire, là-bas ? »

Ézéchiel s’était déjà avancé vers le cadre.

« Eh, à votre avis ? Y a encore tant à faire, vermine. C’est pas le boulot qui va manquer.

— Et la Sorcière ? Vous n’étiez pas son larbin, vous ? »

Le forgeron haussa les épaules. Un sourire dansait toujours au coin des lèvres d’Ézéchiel.

« Elle m’a viré ! Eh ouais, vermine – vous arrivez à y croire ? Moi, non. Elle m’a retiré tous mes pouvoirs ; plus d’immortalité ni de voyage dans le temps. Je pensais que ça me manquerait, mais en fait…

« Je m’en bats la panse. Je m’en bats la panse ! répéta-t-il, tout sourire. Vous pouvez pas comprendre à quel point ça me réjouit de le dire : je m’en fous, d’être immortel ! Je suis liiiiibre, ah ha ha ! J’vais enfin pouvoir vivre en vieux croulant, perdre la boule, porter un dentier et mourir en me chiant dessus, comme tout le monde ! Bordel, ça, c’est la vraie vie !

— Vous n’êtes plus son serviteur… bredouilla Opaline. Pourquoi ça ? »

Ézéchiel se caressa la barbe, songeur. Puis il fit un geste de la main, de l’air de dire que ça n’avait pas d’importance.

« Elle me trouve peut-être trop vieux pour ces conneries. Ou plus assez efficace. C’est vrai que j’ai fait pas mal de bourdes au cours de ces dernières années. Alors il était p’têt temps de plier les gaules. Ça tombe bien, de toute façon. On dit souvent que les meilleures choses ont une fin, mais l’avantage, c’est que les pires aussi. »

Son rire gras résonna douloureusement dans le cœur d’Opaline. Elle qui avait passé ces dernières semaines l’esprit léger, elle se sentait à présent plus lourde que jamais. Lourde, et pourtant si vide…

« Attendez ! s’écria-t-elle afin d’attirer son attention. J’ai quelque chose pour vous !

— Le miroir ? » Il grogna sans hargne. « Vous pensez que j’en ai encore quelque chose à carrer ? Vous pouvez tout aussi bien vous le… Enfin, vous êtes assez grande pour savoir quoi en faire. Allez, ciao, vermine ! »

Puis il franchit la porte avec une bonhomie vexante. Opaline reçut le claquement du battant comme une claque en plein visage. Elle se retrouva plantée ainsi, les bras ballants et la mâchoire tremblante.

La vacuité de son existence lui fondit dessus, comme le poids accumulé d’années de solitude. Elle chercha à se réjouir pour Cody et les autres, à trouver du réconfort dans le fait que l’histoire se terminait bien de leur côté. En vain : leur disparition – définitive – signifiait la perte de tous ses repères. Fouiller ses sentiments ne lui ramenait rien d’autre que du chagrin.

Opaline balaya les environs du regard, des fois qu’il se trouve encore quelqu’un pour lui tenir compagnie, mais non : ils étaient tous partis vers ce nouveau monde si prometteur. Et ils l’avaient laissée derrière. Elle était seule, désormais. Désespérément seule.

Et la toile du ciel n’avait rien pour lui donner du baume au cœur. Opaline s’approcha près du rebord, ouvrant son regard à la palette de couleurs chaudes, espérant que la beauté de cette vision suffirait à restaurer un peu de la bonne humeur qui l’habitait pas plus tard que ce matin.

Puis, elle se mit en colère contre elle-même : d’où lui venait cette soudaine déprime ? Elle était pourtant plus coriace que ça : quoi, n’était-elle pas un éternel paria rompu à la solitude et au délaissement ? Elle aurait dû se douter que tout se finirait ainsi – n’était-ce pas ce qu’elle souhaitait, de toute façon : la paix, et rien d’autre ? Elle avait vécu seule toute sa vie et c’était une bonne chose. La compagnie ne lui seyait pas. Alors d’où lui venait cette peine ? Elle n’était plus une enfant, et pleurnicher et s’apitoyer sur son sort n’était de toute façon pas son style.

Mais ces réflexions étaient peine perdue : malgré tout, Opaline se sentait plus délaissée, oubliée et abandonnée que jamais.

Amère. Samson et les autres étaient partis sans elle. Sans même lui proposer de les rejoindre. Car ils n’avaient pas besoin d’elle et ne désiraient pas sa compagnie – qui en voudrait, de toute manière ?

Elle n’était qu’une goule mangeuse de chair humaine. Une abomination, un monstre dont on peuplait les histoires d’horreur pour effrayer les enfants la nuit. Il n’y avait pas de place pour elle, ni auprès des autres, ni ailleurs. La solitude était son fardeau dans le meilleur des cas. Après tout, elle signifiait que personne ne lui dictait sa conduite, lui donnait des ordres, ou pire, lui explosait la tête à coup de canon. C’était donc mieux ainsi.

Et pourtant…

Opaline sentait, quelque part en elle, que l’existence n’avait pas de sens sans compagnie. Elle qui avait tué ses ennemis et fait fuir ses alliés n’était rien, sans personne pour la haïr ni pour l’aimer. N’exister aux yeux de personne est ne pas exister. Une ombre anonyme et ignorée du monde.

Elle se rapprocha un peu plus du bord. La pointe de se pieds dépassait : un pas de plus, et c’était la promesse d’une chute impardonnable. De quoi lui donner à réfléchir…

Pouvait-elle tomber de si haut, heurter le sol si fort et endommager son corps à tel point qu’il ne se régénérerait pas ? Que la violence de l’impact bouterait tout bonnement la vie hors de son corps ? Qu’avait-elle à perdre à essayer, de toute manière ?

Elle entendit le vent souffler sans pour autant goûter la fraîcheur de sa caresse. Même les éléments paraissaient fuir sa compagnie.

Opaline ferma les yeux…

XII-3 : L'invitation
XII-5 : Opaline

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