XII-6 : La Tour de la Sorcière

Opaline adressa un dernier regard et la Sorcière et posa sa main sur la poignée. Elle eut toutefois un mouvement de recul : la mauvaise expérience des précédentes portes de la Tour restait un désagréable souvenir.

« Quand me rendrez-vous de nouveau humaine ? s’enquit-elle.

C’est fait, gronda la Sorcière.

— Déjà ?

Déjà. Je connaissais ta décision à l’avance. »

Les sourcils d’Opaline se rejoignirent sur son front.

« Ah ? Alors pourquoi m’avoir laissé le choix ?

La réponse est dans ta question. »

Opaline accorda un regard pensif au coucher du soleil. Elle ne se sentait pas bien différente de son habituelle condition, mais la vue du soleil lui parut, en effet, moins agressive que par le passé. L’astre orange étirait une aura diffuse à travers le ciel, qui d’un rose chaud virait peu à peu au bleu nuit. Le jour se terminait. Et la faim l’avait quittée.

Elle baissa le regard vers sa main posée sur la poignée. Humaine ? Vraiment ?

« Vous n’êtes pas déçue, j’espère ? lança-t-elle. Je veux dire… vous ne risquez pas de m’en vouloir par la suite. Pas vrai ? »

L’ectoplasme parut balayer cette remarque d’un geste de la main.

« Peu importe ton choix, Opaline. Il ne pouvait qu’être le bon. »

Opaline acquiesça. L’envie d’ouvrir la porte la brûlait, mais au lieu de quitter l’Étage sans un regard en arrière, elle aurait voulu adresser un ou deux mots sympathiques à la Sorcière. Mais ils lui manquaient.

« Je ne sais pas quoi dire, admit-elle. Je crois devoir vous remercier ?

Non.

— Oh. Je ne vous remercie pas, alors. Je ne vous promets pas de garder un œil sur Cody. Ni de l’empêcher de revenir vous défier, un jour ou l’autre. Ni de faire ce que je peux pour que cette Tour continue de tenir debout.

Et je ne garderai pas d’œil sur toi », renchérit la Sorcière.

Rien qu’à son ton, on comprenait que l’humour ne lui était pas familier. Mais c’était un début.

« Une dernière chose, reprit Opaline. Juste par curiosité. Tout le monde vous appelle « la Sorcière » ; est-ce que vous avez un vrai nom ? Un nom que vous utilisiez, avant ?… »

Quand bien même le capuchon de la Sorcière masquait le haut de son visage, Opaline sentait son regard posé sur elle. Elle percevait aussi, au-delà des sens et du paraître, le trouble chez une femme que plus personne n’appelait par son nom.

Aussi parut-elle hésiter avant de déclarer :

« Eusébie. Je m’appelle Eusébie. »

Opaline haussa les sourcils avec un sourire en biais.

« Eusébie ? Eh bien… Au moins, je ne l’oublierai pas. À la revoyure, Eusébie. Et merci pour tout. Malgré ce qu’on raconte sur vous, je vous trouve plutôt chouette. Pas qu’on ne raconte que du mal de vous, rectifia-t-elle hâtivement, encore que… Enfin, je veux dire… Je ne sais plus ce que je veux dire.

Adieu, Opaline », soupira la Sorcière.

Considérant qu’elle avait commis assez de bourdes pour ce soir, Opaline souleva son chapeau à l’attention de la maîtresse de la Tour. Puis, après une profonde inspiration, elle se décida à pousser la poignée.

Le cadre l’engloutit et en un instant, c’était comme si la porte elle-même n’avait jamais été là.

Eusébie demeura seule, plantée au sommet de l’Étage en compagnie de la nuit naissante. Son regard aveugle se déporta sur la lune ronde et blanche.

« Plutôt chouette… » murmura-t-elle, sceptique, à l’obscurité.

Puis, elle sourit.

Et si c’était vrai ?

XII-5 : Opaline
Épilogue

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