XII-5 : Opaline

« Belle vue, pas vrai ? » tonna une voix.

Opaline ouvrit des yeux ronds et se reprit au dernier moment. Son buste avait presque déjà basculé par-dessus le rebord. Elle ne parvint à rétablir son équilibre qu’à grand renfort de moulinets des bras.

Son regard tomba alors sur l’autre flanc de la montagne, en contrebas. La chapelle du monastère se dressait bien en évidence au centre de bâtiments de pierre impeccables, d’échoppes boisées et de murailles bien droites. Une vie sereine s’écoulait entre les édifices. Même le vaste champ de tombes qui avait fleuri près de l’entrée avait disparu. Comme si la bataille entre Cody et la Sorcière n’avait jamais eu lieu.

Opaline cligna des yeux, éberluée. Que les frères rouges aient pu rebâtir leur refuge en quelques semaines était inconcevable…

« J’essaie d’être juste », dit la Sorcière l’air de rien.

Opaline s’arracha à la contemplation du monastère et lui fit face. La maîtresse de la Tour se dressait telle qu’elle l’avait vue lors de leur dernière rencontre. La camisole blanche resserrée sur son corps frêle paraissait soudée à sa peau d’une pâleur immaculée. Suspendue à son colosse d’éther, elle dominait Opaline d’un bon mètre.

Celle-ci comprit qu’elle aurait dû se sentir intimidée – n’était-ce pas la légendaire Sorcière, l’incarnation même de la Tour, celle pour qui des centaines risquaient leur vie ? Pourtant, l’attitude de la Sorcière avait quelque chose d’étrangement rassurant et familier.

« N’as-tu pas quelque chose à me donner ?… »

Opaline réalisa que le miroir se trouvait déjà dans sa main. Elle le jeta mécaniquement en direction de la Sorcière. Le fantôme le réceptionna au creux de sa paume brumeuse.

« Qu’allez-vous en faire ?

Qui sait ? Je suis d’humeur généreuse, ces temps-ci. »

Opaline secoua la tête. Ce n’était pas la réponse qu’elle attendait.

« La preuve avec ce que vous avez fait à Cody ? »

La Sorcière l’observa quelques instants. Puis son fantôme l’emporta au-dessus du vide, en direction du crépuscule.

La lumière du soleil se faisait très basse, désormais…

« L’enfant ? Elle ne m’a pas laissé le choix. Cependant… je crois en la seconde chance. »

Opaline se pinça l’arête du nez. Cette réponse-là ne l’avançait pas beaucoup non plus.

« Et puis, reprit la voix, j’ai de la générosité à rattraper : les portes de la Tour sont dorénavant condamnées. Nul ne pourra y entrer à partir de maintenant.

— Ah, bon ? s’étonna Opaline. Pourquoi avoir fait ça ? »

La Sorcière haussa des épaules menues. Sous son vêtement, on la devinait terriblement amaigrie.

« Je ne veux plus interférer avec les affaires du monde extérieur. Mes interventions ont causé trop de peine. J’ai proposé à Elirac de lui rendre le trône d’où je l’ai autrefois déchu ; il a refusé. Et à raison. C’est ma faute si le royaume a basculé dans le chaos ; ma faute si certaines forces cherchent à détruire la Tour. Mais on ne change pas le passé ; on peut juste apprendre de ses erreurs. Et grâce à Cody, Samson et les autres, j’ai beaucoup appris.

— Samson ? C’est aussi vous, qui…? »

La Sorcière esquissa un mouvement vers elle. Elle souriait sous son capuchon.

« J’exauce les souhaits. Paraît-il. »

Ses lèvres n’avaient même pas besoin de se mouvoir pour la laisser parler. Peut-être car la voix provenait moins de la Sorcière elle-même que de partout à la fois.

« Vous exaucez les souhaits, répéta Opaline. Parfait ; exaucez le mien, qu’on en finisse. »

La montagne entière vibra sous le gloussement de la Sorcière.

« Enfin, Opaline… »

La pâle figure s’approcha d’elle. Sans trop savoir d’où lui venait cette réflexion, Opaline réalisa qu’un carreau en pleine tête suffirait à la tuer sur le coup. Théoriquement, elle n’était qu’à un tir bien placé de détruire la Tour entière. Les fondations de cette construction élevée par-delà les barrières du réel étaient-elles si fragiles ?…

« Tu as fait face à l’enfant, reprit la Sorcière, ainsi qu’au chevalier. Tu as survécu à l’une et tué l’autre. Tu mérites mieux. »

Opaline se passa une main sur le menton, l’air pensif.

« Trois vœux, dans ce cas. Pas moins. »

Elle doutait que la Sorcière ait l’habitude qu’on négociât avec elle, mais qui ne tente rien n’a rien.

« Pour le service rendu à la Tour, je t’offre plus que ça. Je t’offre le choix. »

Un grincement s’éleva derrière Opaline ; le battant de la porte vers l’Étage mystérieux s’était rouvert.

« Tu peux redevenir humaine et vivre en compagnie des autres. Tu ne t’ennuieras pas. Leur travail ne fait que commencer. »

Le cœur d’Opaline fit un bond dans sa poitrine. Venait-on de lui proposer de se débarrasser de sa malédiction ? De fuir vers un Étage neuf, sans passé ni épée de Damoclès permanente au-dessus de sa tête, ni personne pour la traquer ? Démarrer une vie nouvelle parmi les seuls êtres de la Tour qui n’avaient pas voulu sa mort ? Retrouver Samson ; voir Bébé Cody grandir ?

« Il doit y avoir une entourloupe, murmura-t-elle, sceptique.

À part le caractère d’Ézéchiel, non.

— D’accord. Mais vous avez parlé de choix. Qu’est-ce que ça veut dire ? »

La Sorcière s’approcha un peu plus près. D’ici, Opaline percevait une odeur étrange émanant de son vêtement. Une fragrance agressive et âcre, certainement pas naturelle.

« Tu peux venir avec moi. Tes talents serviront la Tour. Je t’apprendrai ses secrets. »

Opaline la fixa. C’était la dernière chose à laquelle elle s’attendait.

« Vous voulez que je travaille pour vous… Vraiment ?

Pourquoi pas ? Tu récupéreras les pouvoir d’Ézéchiel. Tu pourras maîtriser le flot du temps. Tu voyageras aux confins de l’infini, vers des mondes que l’imagination ne peut concevoir. »

Secouer la tête ne permit pas à Opaline de chasser son air ahuri. Il demeurait cramponné à ses traits comme une sangsue tenace.

La proposition avait de quoi intimider, et pourtant, la simple idée d’accepter suffisait à lui déclencher des vagues de frissons. Continuer son voyage à travers la Tour, aux côtés de sa figure emblématique. Franchir le cap des possibilités. Voir et apprendre plus que quiconque…

« Je ne suis pas sûre de comprendre, dit-elle tout à coup. Pourquoi moi ?

En tant que goule, tu peux déjà traverser les âges et survivre dans des conditions extrêmes, répondit la Sorcière en bloc. J’ai besoin de quelqu’un comme toi et surtout, d’un nouveau serviteur.

— D’un nouvel esclave, vous voulez dire ? »

La Sorcière parut choisir ses mots avec soin. Une moue coupable effleura ses lèvres.

« Ce sera différent, cette fois. Je ne t’imposerai rien sans ton accord. Nous œuvrerons ensemble. »

Opaline détailla la Sorcière de bas en haut. Ce grand saut dans l’inconnu était à la fois la perspective la plus excitante qu’on lui eût jamais offerte – elle ne pouvait pas le nier, elle vivait pour l’aventure –, mais non moins intimidante.

Son attention revint à la porte. Cette opportunité valait-elle l’humanité ? L’amitié ? La vie ?…

« Choisis », gronda la voix.

Opaline demeura figée, suspendue entre deux mondes. Un mot lui suffisait pour basculer vers l’un ou l’autre. Chacun des deux était riche de possibilités qui s’excluaient mutuellement. Il n’y avait ici pas de demi-mesure.

« Choisis, Opaline », répéta la Sorcière.

Opaline lui offrit un sourire. Malgré son tiraillement intérieur, son choix était déjà fait.

Et il était évident.

XIII-4 : Libre
XII-6 : La Tour de la Sorcière

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