XII-3 : L’invitation

Les jours s’écoulèrent. Le calme retomba sur ces paysages abandonnés de la Tour de la Sorcière. La vie reprit son fil.

Rien ne vint la troubler à part d’occasionnels voyageurs, tantôt égarés tantôt sûrs d’eux, arpentant landes, ruines et bosquets à la recherche de la porte du prochain Étage. Car tel avait toujours été le but du jeu et ça n’était pas près de changer.

Franchir une porte. Atterrir dans un monde inconnu. Braver ses épreuves. Trouver la Sorcière – ou à défaut, franchir la porte suivante, et ainsi de suite. Les règles étaient figées dans le temps depuis des millénaires, et il n’y avait aucune raison que ça s’arrête.

Quoique…

Un beau jour, Ézéchiel s’aventura seul dans le recoin le plus reculé de la forêt. Roger sur l’épaule, il suivit un fin sentier sillonnant entre les arbres, sous l’œil circonspect des renards, des écureuils et des lapins. Il franchit les limites connues de la forêt, se perdit dans des cavernes oubliées, renifla des pistes effacées, glissa dans la boue, s’énerva, s’empêtra la barbe dans des buissons, s’énerva encore…

Tout ça pour rejoindre, à un petit matin succédant à une nuit d’errances, le sommet d’une colline surplombant les environs. Il escalada l’abrupte paroi, gêné par son ventre rebondi, et parvint en haut le crâne luisant de sueur. Là l’attendait une adorable masure aux murs de rondins et au toit de chaume, plus de toute première jeunesse, mais robuste à n’en pas douter. Elle paraissait habitée, quoiqu’inoccupée pour l’heure.

Ézéchiel passa une main sur son visage, un juron coincé dans la barbe.

« Gruik, l’interpella Roger, l’invitant à suivre un nouveau sentier.

— Bon », marmonna le forgeron.

Il se gratta négligemment le derrière et s’engagea vers la piste en contrebas. Un ruissellement parvint à ses oreilles ; il se laissa attirer, encouragé par un « Gruik » affirmatif de Roger.

Ses pas le menèrent près d’une rivière de galets au courant calme. L’eau était si claire qu’on pouvait en distinguer le fond grâce seuls rayons du soleil. Un air frais et revigorant soufflait sur la rive ; Ézéchiel l’accueillit comme une récompense de ses efforts, lui qui sentait l’âge se cramponner à son corps tel un parasite chaque jour nourri de son immortalité.

« Oh, un forgeron », lança une voix.

Il se raidit. Yeux plissés, il fouilla l’ombre des feuillages de l’autre côté de la rivière. Son regard trouva finalement une silhouette allongée dans l’herbe, les mains derrière la nuque et les jambes croisées.

« Gruik ! s’écria Roger.

— Salut, Roger, lui répondit Opaline sans se relever. Pitié, Ézéchiel, dites-moi que vous êtes perdu et que notre rencontre est un hasard. Je me ferai un plaisir de vous indiquer comment repartir.

— Pfeu ! » maugréa Ézéchiel. L’envie d’embrayer sur une méchanceté le tenaillait, mais il y résista : après tout, Opaline n’était pas totalement étrangère au fait que la Tour de la Sorcière tînt encore debout.

« Je suis pas venu vous chercher des noises, lança-t-il enfin. Juste vous signaler que vous êtes invitée. C’est tout.

— Je décline respectueusement votre invitation. Adieu. »

Elle ponctua ses paroles en plaçant son chapeau sur son visage.

« Quoi ? Mais vous savez même pas à quoi vous êtes invitée !

— Tant mieux. Au moins, je ne sais pas ce que je rate.

— C’est pas comme si vous aviez mieux à faire ! M’enfin, c’est ça, que vous bricolez de vos journées depuis la dernière fois qu’on vous a vue ? Vous roupillez au fond d’une forêt et passez votre temps à glander ?

— C’est exactement ça. » Opaline se redressa en position assise, les cheveux en bataille et l’œil malicieux. « Vous savez quoi ? Je pensais trouver la mort en entrant dans la Tour. J’ignorais à quoi m’attendre, mais j’étais à peu près certaine de me faire tuer – et pour de bon, si vous voyez ce que je veux dire. Eh ben, j’avais raison ! Heureusement que je n’ai pas compté le nombre de fois où j’ai manqué de finir en charpie. Et tout ça pour quoi ? Pour rien du tout. »

Opaline s’humecta les lèvres. C’était sa première vraie discussion depuis le début de sa longue période d’isolement, et elle n’aurait jamais pensé que parler ait pu à ce point lui manquer. Aussi poursuivit-elle sans discontinuer :

« Vous saviez qu’on m’a envoyée à la Tour pour sauver Samson ? Le faire sortir d’ici, faute de quoi on me réglerait mon compte ? Oui, c’est comme ça que mon voyage a commencé. Le résultat, c’est que Samson est mort ; pareil pour le prétendu assassin. Vous voyez où je veux en venir ?

— Nan, admit Ézéchiel.

— C’est simple : plus rien ne m’oblige à mener cette quête. J’ai fait ma part du boulot, et même un peu plus – vous m’excuserez, mais ferrailler contre un chevalier fou n’était pas dans le contrat. Je l’ai fait parce que je n’avais pas le choix et parce que je ne pouvais pas laisser Grouchon se faire tuer.

« Alors, oui, forgeron : maintenant que c’est fini, je profite de la vie. J’en ai assez de fuir les gardes, de me faire emprisonner ou bien battre, ou tirer dessus, ou brûler vive…

— Gruik.

— C’est pas vrai, Roger ? J’ai l’impression de ne faire que ça depuis que je suis arrivée ! Je suis un train qui suit gentiment ses rails sans se poser de question, un pantin docile qui fait ce qu’on lui dit. Rentre dans la Tour. Sauve le roi. Trouve la Sorcière. Tue le chevalier. Eh bien, ça suffit. J’en ai plein le cul. »

Le forgeron l’observait, médusé.

« Vous… Vous êtes sérieuse ? Vous comptez vraiment vous établir ici ? »

Elle sourit de toutes ses dents. La vue d’Ézéchiel lui jouait-elle des tours, ou Opaline paraissait avoir encore rajeuni ?

« Pourquoi pas ? Toute ma vie, j’ai rêvé d’un endroit comme celui-là. J’ai tout ce qu’il me faut, ici. J’ai une maison, j’ai de l’eau, et surtout, j’ai du calme. Tout ce que je demande est qu’on me foute la paix – et avant que vous n’arriviez, c’était plutôt bien parti. »

Elle conclut sa tirade en se rallongeant dans l’herbe et tâcha d’ignorer l’irritation manifeste d’Ézéchiel.

Il semblait préparer une vacherie, puis se ravisa et opta pour ton réprobateur :

« De toute façon, si c’est du calme que vous voulez, c’est râpé. Une porte est apparue en bordure de la forêt il y a quelques jours. Les voyageurs vont pas tarder à envahir le coin.

— Ils ont déjà commencé, répondit Opaline d’un ton détaché. Pas plus tard qu’hier, une bande de malfrats est passée par-là. Pas très malins. Ni très gentils. Une femme seule dans la forêt, et les voilà qui perdent les pédales. Pauvres d’eux… »

Ézéchiel blêmit.

« Ne me dites pas que… Que… Doux Grouchon. Des voyageurs, Opaline !

— Oh, ça va ! ne vous inquiétez pas pour eux. Ils voyagent, ils voyagent…

— Dites-donc, espèce de vermine…

— Burps, lui répondit l’intéressée.

— Vous auriez pu simplement leur flanquer une branlée et les remettre sur leur route. Ils vous auraient foutu la paix ! »

Opaline fit un vague geste de la main.

« Au moins, ils ne recommenceront plus. Et puis, ils devraient me remercier : je leur fais découvrir des lieux exotiques d’où nul ne peut se vanter d’être revenu. »

Le forgeron poussa un mélange de soupir et de grognement. Il est des combats qui ne valent pas la peine d’être livrés.

« Bon, j’vous laisse. J’en ai ma claque. De toute façon, j’ai à faire. Madame Cochon a gonflé comme une baudruche et elle va pas tarder à mettre bas. »

Opaline se redressa sur ses coudes et releva son chapeau.

« Madame Cochon… Celle à moustache ?

— Ouais. Y a pas cinquante cochons à moustache non plus.

— Elle a une portée ? Comment c’est possible ? »

Elle réalisa la maladresse de sa question avant de l’avoir achevée, ce qui n’empêcha pas le forgeron de se vautrer dans la brèche comme un cochon dans une flaque de boue :

« À votre avis ? Elle a glissé sur une couille et elle est tombée enceinte ? Ben non, vermine ! Madame Cochon a fait des cochoncetés avec Monsieur Cochon, voilà ! Et moi, je vais encore devoir me farcir une tripotée de ripaillards bons qu’à bouffer mes tapis. L’aubaine !

— Je ne vous envie pas. Amusez-vous bien.

— Merci pour rien, ouais. »

Il faisait à nouveau mine de partir, quand il se figea et lança par-dessus son épaule :

« Au fait, j’sais que vous avez volé le miroir. Je sais pas ce que vous comptez en faire, mais surtout, faites rien que vous pourrez regretter. Vous feriez mieux de le rendre au Vénérable.

— Je n’ai pas la moindre idée de ce que vous racontez, répondit Opaline du ton le moins innocent du monde.

— Mouais… Si jamais vous changez d’avis, rendez-vous au sommet de la grande montagne, au coucher du soleil. Vous avez encore la journée devant, mais traînez pas trop. On vous attendra pas.

— Bonne idée… » murmura Opaline, qui déjà s’assoupissait sous son chapeau.

Ézéchiel souffla par le nez et s’en retourna par la forêt. 

XII-2 : Grouk
XIII-4 : Libre

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.