XII-2 : Grouk

… mais elle n’en fit rien. Trop fatiguée pour y penser. Plus d’envie. À quoi bon, de toute façon ? Quelle serait la différence ? Tout ceci lui paraissait aussi vain qu’une course d’escargots : s’il existait un enjeu, elle avait du mal à le cerner. Aussi se contenta-t-elle de rempocher le miroir.

Son regard se porta mécaniquement sur Dust, et se félicita de ne tirer aucune satisfaction de sa mort. Si elle était un monstre, au moins était-elle toujours capable d’empathie. Et la terrible rancœur qu’elle avait un temps nourrie contre lui s’était muée en fade pitié – voire en respect. Incapable de soutenir plus longtemps la vision du corps inanimé, elle s’en détourna et rejoint les abords de la forêt.

Dust l’avait bel et bien tirée de justesse d’un sort des plus pénibles. En tant que goule, Opaline avait vécu nombre de situations douloureuses et encaissé d’affreuses blessures dont un humain ne se serait jamais relevé. Mais brûler vive se taillait une place de choix au sommet des supplices les plus pénibles qu’elle ait endurés.

Et sans tout ramener à elle-même : Opaline savait que sans Dust, Grouchon aurait lui aussi connu un triste sort. Il avait beau être un dieu, elle ne doutait pas un instant que l’épée de feu aurait pu avoir raison de lui. Et qui sait jusqu’où le chevalier aurait porté sa vendetta ? Jusqu’à la Sorcière, comme il l’avait annoncé ? Sans aucun doute.

Mais cette sinistre fenêtre des réalités était restée close. Grâce à Dust.

« Je te pardonne », souffla-t-elle au vent. Son murmure fut récompensé par un étrange soulagement, comme d’un poids dont on se sépare, quand bien même nul ne pouvait l’entendre.

Nul, sauf Grouchon visiblement, puisque le dieu enjamba la chaîne montagneuse à ce moment-là. À la faveur de la distance, Opaline put l’observer dans toute son immensité pour la première fois : il était magnifique. Son corps se balançait harmonieusement au gré de ses mouvements doux, et il aurait sans doute remporté nombre de concours de beauté pour cochons.

Ce qu’Opaline ignorait, c’est que le Vénérable avait bel et bien inscrit Grouchon à l’une de ces nobles compétitions, dans un temps et un lieu bien lointains. Làs, Grouchon fut disqualifié car trop bruyant, incapable de contenir ses « Grouk » intempestifs à la vue de la foule amassée pour l’occasion. La tenue et le silence faisant partie des critères éliminatoires, Grouchon repartit sans médaille ce jour-là. Mais ni lui, ni le Vénérable n’en gardèrent un mauvais souvenir.

Le dieu s’approcha de la douce lourdeur qui était sienne, pataud comme un éléphant et pourtant gracile comme un chat. Alors, parvenu non loin, il déposa son Groin devant Opaline avec une précision millimétrée.

« Grouk », dit-il, et Opaline saisit tout à coup le sens de ses paroles jusque-là demeuré dans l’ombre. Elle eut l’impression d’ouvrir grand les rideaux devant un lever de soleil, et plissa un regard aveuglé par la merveille.

« Grouchon ne sait dire qu’une seule et unique chose », avait expliqué le Vénérable. Opaline n’avait alors pas relevé ; mais le message passait à présent comme si, au-delà des sons et des vibrations interprétés par son cerveau, se trouvait la notion naturelle et universelle qui avait toujours su se dispenser de mots.

Opaline déposa sa main à plat sur la peau de Grouchon. Un sourire non feint étirait ses lèvres.

« Moi aussi, Grouchon.

— Cosson », déclara une petite voix.

Opaline releva le regard. Suspendue au Groin par un seul bras, Bébé Cody lui adressa un sourire lumineux.

« Cody ?

— Pla ! »

Cody lâcha prise. Opaline se sentit obligée de bondir afin de la rattraper au vol. Elle y parvint sans mal, quoique le bambin pesât plus lourd qu’il n’y paraissait.

L’enfant demeura dans ses bras un moment. Les mèches rousses et lisses d’Opaline se mêlaient à ses boucles blondes rebelles. En réalisant la présence de cheveux plus sombres que les siens sur sa tête, elle les empoigna de ses petits poings.

Opaline se raidit, prête à douiller ; mais contre toute attente, Bébé Cody se contenta de manipuler les cheveux avec un mélange de curiosité et de surprise.

« J’ai quelque chose pour toi, ma belle. »

Opaline souleva Cody par les aisselles et la déposa sur la souche. Puis elle lui tendit quelque chose. Le bambin considéra l’objet avec des yeux ronds.

« Je te le rends. C’est ton grappin, tu te souviens ? Tu l’as fabriqué toi-même.

— OooOooh », répondit Cody.

Elle attrapa le grappin et le tint entre ses petites mains, fière comme une reine, bien qu’elle paraissait avoir tout oublié de son usage.

Opaline lui caressa la joue. Une peine sourde avait alourdi ses sourcils. Elle tâcha de se ressaisir : après Dust et le chevalier, c’est à présent Cody qu’elle prenait en pitié. S’était-elle ramollie à ce point ?

Elle s’agenouilla au niveau de l’enfant avec un soupir.

« Tu ne peux pas recouvrir la mémoire, pas vrai ?… Question idiote, sans doute. Je n’ai aucune idée de comment tout ça marche. Mais je te fais confiance pour redevenir la personne que tu étais, Cody. Ou mieux, encore.

« On se reverra un jour, toi et moi, même si j’ignore ce qui se passera entre temps. Alors n’aie pas peur. Garde espoir. Sois bonne avec les autres. Et surtout, accroche-toi bien à la barbe de papy Ézéchiel. Il adore ça. »

Cody ne répondit pas, toute absorbée par sa contemplation du grappin. Opaline passa ses doigts pâles entre les boucles blondes. Elle sentait une profonde mélancolie l’envahir, sans savoir si l’état de Cody en était responsable, ou si une métamorphose plus profonde s’opérait en elle.

« À propos… merci pour les armes que tu m’as fabriquées. Je n’aurais pas pu tuer le chevalier sans elles. J’en ferai bon usage, tu peux compter sur moi. Et je te promets de ne pas m’en servir pour de mauvaises raisons.

— Grouk », dit Grouchon.

Opaline releva ses yeux vers lui. Ils pétillaient comme ce n’était pas arrivé depuis bien longtemps.

« Bon, fit-elle au bout d’un moment. Salut, vous deux.

— Pla ? » s’enquit Cody. Une pointe d’inquiétude perçait sa voix.

Opaline se redressa, leur adressa un dernier clin d’œil et s’en fut à travers les bois.

En un instant, elle avait disparu.

XII-1 : Le chevalier sans nom
XII-3 : L'invitation

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