XII-1 : Le chevalier sans nom

À cet instant, la vermine en question se tenait assise sur une souche d’arbre à l’écart du lac. Les coudes posés sur les genoux ; les yeux, sur le cadavre non loin.

Même si Opaline maintenait son arbalète à portée de main, elle savait que le chevalier brisé ne se relèverait pas. Quand bien même il y parvenait, alors tant pis : si cinq carreaux de rogerium en travers de la gorge ne suffisaient pas à l’arrêter, c’est que rien ne le pourrait. Dans les deux cas, il n’y avait plus rien à faire, à présent.

Son regard vitreux se déporta sur la seconde silhouette étendue au sol. Opaline s’était donné toutes les peines du monde à trouver Dust au fond du lac et le remonter à la surface – une tâche d’autant plus ardue que les membres mécaniques du jeune homme pesaient bien plus lourd que le reste de son corps.

Elle-même n’était pas sûre de comprendre son geste. Elle avait simplement ressenti le besoin de le tirer de là. Peut-être lui avait-elle pardonné ce qu’il avait fait, parce que la grâce de Grouchon l’avait affectée, ou bien que le dernier geste de Dust l’avait racheté à ses yeux.

Ça n’avait plus d’importance. Il était déjà mort depuis longtemps, au moment où Opaline l’avait tiré sur la berge. Ses traits paraissaient maussades et sinistres en l’absence de ses habituelles mimiques. Elle n’avait rien pu faire d’autre que de lui clore yeux et ôter son blouson pour lui en couvrir le visage.

Quelques minutes auparavant, Dust défiait le chevalier avec l’arrogance du conquérant, pendant qu’Opaline se remettait de ses brûlures. C’était pourtant lui qui gisait désormais. Une seconde d’inattention lui avait coûté la vie.

Une vie de plus fauchée par le fou à l’armure de feu.

Opaline reposa sur lui un regard lourd, presque méfiant, comme s’il risquait de se redresser à tout instant et clamer sa soif de vengeance. Il l’aurait fait si il eût été immortel. Si les dieux l’avaient soutenu.

« Regardez ceci, avait-il lancé à Opaline alors que les flammes s’emparaient de son corps. N’est-ce pas la manifestation que les dieux sont de mon côté ? »

Que faisaient ses dieux, à présent ? Avaient-ils abandonné leur serviteur, qu’il meure ainsi aux mains d’une goule ? Pourquoi l’avoir mené aussi loin et le faire échouer si près du but ? Qui étaient-ils, eux qui pouvaient conférer de pareils pouvoirs sans oser se montrer ?

Opaline posa des doigts glacés sur son front brûlant. Y a-t-il seulement des dieux ? Peut-être n’étaient-ils que l’invention d’un esprit malade. Elle ne savait rien du chevalier avant de le libérer de la salle de torture, au Deuxième Étage. Son armure et son phrasé seuls l’avaient convaincue qu’il était une personne de bonne foi – pour ainsi dire. Comment aurait-elle pu se douter que l’armure renfermât pareil monstre ?

Il n’était pas mauvais, souffla une part d’elle-même qu’elle aurait préféré étouffer. Il était persuadé du bien-fondé de son action. Tuer la Sorcière était bel et bien la raison première de sa venue à la Tour, mais ce n’était qu’en retour d’avoir ruiné le royaume, comme elle l’avait fait en chassant Samson du trône. En réalité, ramener l’Ancien roi était son vœu le plus cher. Il a même cru y arriver l’espace de quelque temps. Puis, lorsqu’il a réalisé que Samson n’avait plus l’ambition d’Elirac, un gouffre s’est ouvert sous ses pieds. Sans plus de raison de combattre, il a redirigé sa colère vers là où il le pouvait.

Opaline se massa les paupières et les rouvrit. Le lac et les deux corps reparurent, comme si le monde avait cessé d’exister pendant un instant.

Le chevalier était mort, et malgré toute la rancœur qu’elle lui vouait, elle ne put s’empêcher d’éprouver une soudaine pitié à son égard. Il avait vu son pays s’effondrer, son roi l’abandonner, ses idoles lui faillir. Renié des hommes, des goules, des dieux et des cochons. La triste fin du chevalier sans nom.

Demeurait le mystère de ses pouvoirs. D’où détenait-il cette maîtrise des flammes ? Opaline y avait suffisamment goûté pour comprendre qu’il s’agissait bel et bien de magie : or jamais le chevalier ne s’était prétendu sorcier, ni élémentaliste, ni issu d’une quelconque école qui enseignât à brûler des gens.

Opaline n’était pas experte en arts occultes – hors de la Tour, les sortilèges n’était que légendes – mais rien de ce qu’elle avait entendu ne démentait l’existence d’autres méthodes, moins académiques et plus naturelles, d’acquérir ces pouvoirs. Le chevalier avait-il pu accéder à une magie primitive, par simple synergie d’affinités arcanique et autodidactique ?

Peut-être. Peut-être avait-il appris de lui-même, sans trouver d’autre explication à ses dons surnaturels qu’un cadeau des dieux… d’où son glissement vers une attitude zélote. L’exemple de l’homme fasciné par son ombre, incapable de réaliser qu’elle n’est que le dessin de son propre corps. Tout enflammé qu’il fût, le chevalier possédait peut-être l’esprit le plus obscurci d’entre tous.

D’accord, voilà qui expliquerait le feu et les dieux. Et l’armure qui ne s’enlève jamais, alors ? Sa capacité à survivre à de terribles blessures, et à continuer de se battre quand même son corps n’est plus apte à vivre ?

« Un mystère à la fois », grommela Opaline. Elle se redressa avec une grimace et s’étira. Un problème plus épineux attendait en effet sa résolution. Elle fouilla sa poche et en sortit le miroir. Chipé à Ézéchiel sans mauvaise idée derrière la tête : simplement parce qu’elle n’appréciait pas qu’on lui arrache les choses des mains.

Ne demeurait qu’une question : avec tout ce qu’elle savait, que fallait-il faire ?

Opaline pouvait briser le miroir et libérer Constance de sa prison. Après tout, s’ils avaient connu des débuts douloureux, elle avait réussi à gagner la confiance du fantôme avec le temps. Et envers lui, elle se sentait redevable de la vérité révélée par le Vénérable. Elle lui avait promis, sans conviction, de l’aider à retrouver son passé ; maintenant qu’elle possédait toutes les pièces du puzzle, tenir parole était à sa portée.

Opaline pouvait également jeter le miroir à l’eau et oublier cette histoire. C’eût été briser sa promesse, mais d’après le portrait dressé par le Vénérable, Constance fut une sacrée ordure de son vivant – et ni sa mort ni son amnésie ne l’avaient arrangé. Elle pouvait faire d’une pierre deux coups : débarrasser la Tour de la Sorcière de ce danger, et en même temps tirer vengeance pour ce qu’il lui avait fait subir. Elle n’avait pas oublié les illusions de mort et de folie qu’il s’était amusé à placer sur sa route, au début de son voyage…

Elle pouvait enfin rendre le miroir au Vénérable. Ce serait avouer qu’elle avait eu tort de le dérober, mais Opaline n’avait pas ce genre d’ego trop gros pour admettre ses erreurs. Et puis, elle devait bien cette faveur au vieux barbu. Sa bonté et celle de son copain le dieu cochon garderaient longtemps une place spéciale dans sa mémoire.

Libérer Constance, le condamner ou le livrer. Opaline pouvait faire l’une de ces trois choses. Le choix lui appartenait…

XI-10 : Le microbe et la vermine
XII-2 : Grouk

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