XI-9 : Les dieux

Le chevalier brisé se détourna enfin du lac. Une gêne au niveau des genoux interrompit toutefois son mouvement. Il se contorsionna : la maille à l’arrière de ses articulations était hérissée de carreaux noirs.

« C’est fini, Palouf. J’en ai assez, de vous. »

La voix venait de derrière lui. Debout sur une colline, Opaline se dressait, l’arbalète brandie ; ses vêtements étaient en lambeaux, mais sa peau avait déjà récupéré de ses blessures. Son regard brûlait d’une lueur qui n’avait rien à envier aux pires colères du chevalier.

Il tacha de s’avancer, mais ses genoux étaient paralysés par les projectiles comme un bâton bloque un rouage. Il tomba accroupi, appuyé sur la garde de son épée. Elle n’avait pas quitté ses mains une seule seconde depuis le début de ces affrontements.

« VOuS Ne poUvez Pas ME tuEr… VOus n’êTes Rien. RiEn QU’Une TâcHe disGrAciEUsE sUr un COin De PagE dE L’hIstoIrE, que JE vAIS m’emPressEr d’EFfaceR.

— C’est au moins la troisième fois que vous me menacez. Je suis toujours là.

— PluS pOur LonGtEmps », affirma le chevalier.

Soudain, son armure s’embrasa à la vitesse d’une botte de paille. Même de son emplacement, Opaline ressentait la cuisante chaleur débordant de chaque interstice de l’armure. Le chevalier s’éleva dans les airs à nouveau, sa carrure voûtée sous le poids de son arme, lumineux et terrifiant comme un ange déchu.

« Je suIs la Main DEs dIeUx. DE Ceux Qui SavEnt qUe Le moNDe rÉel Et La ToUr de la SorciÈRe NE peuVent CoEXistEr. Qui saVent ce Qui esT bON Pour L’hUmaniTé, qUanD cELle-cI s’écARTe du droiT CHeMIn.

— Vous délirez, rétorqua Opaline. Votre obsession du divin confine à la démence. Au nom de quoi un dieu – un vrai dieu – vous demanderait de tuer ? Vos dieux ne sont pas des dieux. Ce sont des figures sanguinaires et cruelles qui vous manipulent comme une marionnette… et encore, si tant est qu’ils existent.

— Oh, MaiS ils exisTenT… Je lES ai Vus. Ils m’ont FaçoNné. J’ExisTaiS daNs leUr eSPRIt aVant De NaÎtre aux yEuX du MonDE. IlS m’ont FaiT CAdeAu De la vie Et m’onT chArgé De mon fardEaU. AInsI, je Suis Né. TOut cOMme…

— J’en ai assez, de ce charabia », grommela Opaline.

La lanière de rogerium entailla le casque du chevalier avec un terrible choc métallique. Puis une seconde fois. Puis une troisième. Celui-ci se maintenait toujours en l’air, pourtant – du jusqu’à ce qu’Opaline le harponne avec le grappin et l’attire au sol.

Alors qu’il se rapprochait, elle le vit esquiver un pénible mouvement de son épée ; mais il demeurait trop lent. Elle se jeta en avant, brava la chaleur infernale et lui flanqua un coup de talon en pleine poitrine. Le chevalier recula sous l’impact, sans toutefois chuter puisque ses flammes le portaient toujours.

Opaline envoya son fouet mordre le poignet de métal. L’espadon rugit dans les airs et se planta droit dans le sol, où il déversa un filet de lave orange.

Cela n’empêcha pas le chevalier de progresser, d’avaler inexorablement la distance qui les séparait. C’est quand Opaline réalisa qu’elle reculait face à lui qu’elle compris que c’était peine perdue. Son adversaire paraissait aussi invincible qu’il le prétendait ; quand bien même elle le blesserait, le terrasserait, le mettrait à terre, il se redressait toujours un peu plus abîmé, mais aussi plus assuré qu’auparavant.

« Gruik ! » s’écria Roger.

Opaline leva le regard vers lui ; le porcelet pointait la lame incandescente du groin.

Alors, le déclic se fit dans son esprit.

« Bien vu, Roger ! » lança-t-elle.

Elle pointa le grappin et fit feu ; les crocs de métal tranchèrent les airs et se refermèrent sur la garde de l’épée. D’une pression sur la gâchette, Opaline arracha la lame du sol ; le métal rougeoyant vola dans sa direction avec une fureur sans équivoque.

Opaline agrippa la poignée du grappin des deux mains, fit décrire un large cercle à l’arme et la renvoya de toutes ses forces vers le chevalier.

Elle fendit la distance un sifflement rageur et plongea jusqu’à la garde à travers le plastron de métal. Était-ce parce que le corps du chevalier était déjà endommagé au-delà des limites de ce qu’un humain peut supporter ; dans tous les cas, il parut à peine ressentir l’impact. Opaline fulmina : sa tolérance à la souffrance et aux blessures n’avait-elle donc pas de fin ?

Le chevalier baissa un regard presqu’interloqué sur l’arme ; puis, tout d’un coup, flammes et lumière le relâchèrent. Il chuta dans la boue avec la lourdeur d’un tas de métal inutile. Couleur comme chaleur le quittèrent, ne laissant derrière eux qu’une silhouette grise, désarticulée et misérable.

Opaline rechargea son arbalète et lui cribla la nuque de carreaux. Lorsque le dernier d’entre eux acheva de se planter dans la maille avec un bruit sec, seulement alors elle se recula d’un air circonspect.

Le chevalier gisait toujours, plus immobile qu’une statue ; pourtant, elle avait la conviction qu’il se réveillerait d’un instant à l’autre, ivre d’une vengeance aussi ardente que les nouvelles flammes qui l’habiteraient. Elle l’attendit donc, le fouet dans une main et le grappin dans l’autre.

Elle attendit.

Elle attendit.

Elle attendit encore.

Mais le chevalier n’esquissa pas l’ombre d’un mouvement.

XI-8 : L'estime
XI-10 : Le microbe et la vermine

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