XI-8 : L’estime

Un crissement vers sa gauche déclencha un tic nerveux sur son visage. Il se retourna. Le chevalier se défaisait de la boue avec peine, son armure plus endommagée et souillée que jamais.

« Ouah… lâcha Dust. T’es vraiment du genre coriace, toi. »

Stupéfait, il dégoupilla une grenade et la fit rouler au sol. L’explosion repoussa le chevalier dans les airs et l’envoya valdinguer sur quelques mètres. Mais il se redressa une fois encore, son heaume déformé en une grimace sinistre.

Dust tira sur ses dreadlocks, l’air aussi désemparé qu’admiratif.

« C’est un truc de dingue, ou pas ? T’as déjà vu un mec survivre à ça ?

Impressionnant, admit Vidocq. Il va pourtant vous falloir le tuer d’une manière ou d’une autre. »

L’intéressé s’était relevé en s’aidant de son arme. Son armure paraissait avoir subi tous les outrages. Il tituba néanmoins comme un homme saoul, déséquilibré par le poids de sa propre lame.

« Je pourrais me téléporter dans l’espace avec lui, suggéra Dust. Si ça ça ne le tue pas, au moins on en sera débarrassé.

Trop haut ; ça déréglerait votre téléporteur. Vous vous retrouveriez bloqué dans le vide stellaire.

— Ouais. Et ça fait une trotte pour rentrer à pied, après. »

Le chevalier s’était immobilisé à une distance respectable, aussi peu assuré sur ses jambes que si elles étaient faites de coton.

« Quoi ? lui lança Dust. T’en as marre ? C’est vrai que j’ai l’impression qu’on perd notre temps ; aucun de nous arrive à tuer l’autre. Et si on réglait ça à pierre-feuille-ciseau ? Celui qui perd se laisse mourir, okay ?

— TU eS Déjà Mort », articula la voix brisée.

Le chevalier empoigna son épée et la dressa vers le ciel. Dust se raidit, prêt à réagir, quand une sphère de lumière engloba son adversaire et dévora les alentours. Il voulut se téléporter, mais la boule grossit subitement et l’avala à son tour. Dust se retrouva pris à travers une vague d’énergie dense à saturer l’air, devenu épais comme du sirop.

Le contact de la magie lui fit l’effet d’une décharge électrique. Son corps entier se contracta comme si un millier d’aiguilles venaient de s’y planter et il chuta à genoux, le visage crispé et les dents serrées.

« Merde, merde, merde… marmonna-t-il. J’avais vraiment pas vu venir ça… »

Vidocq répondit quelque chose à son oreille, mais sa voix se trouvait trop loin.

En revanche, il entendait très distinctement le pas irrégulier du chevalier se rapprocher. La vague passée, Dust tâcha de se relever ; sa jambe gauche ne lui obéit pas, complètement grillée par la décharge magique, de même que son œil droit qui ne lui transmettait plus rien…

Et puis, était-ce la panique, ou le simple fait de respirer était un calvaire ?

Le chevalier s’immobilisa à sa portée, et s’exprima d’une voix comprimée par la souffrance :

« Je sUis EntouRé dE tRaÎtreS. AuCun poUr teNiR sa paRolE nI sOn EngagEMent. Je Ne SUIs gUÈre ÉtOnné QuE les DieUX AieNt dEpuIs lOnGtempS reNiÉ l’humaNité. »

Il empoigna la garde de son épée et la dressa au-dessus de sa tête. Dust activa alors sa téléportation, et découvrit trop tard que son module l’avait lâché.

Il vit la lame de l’espadon décrire un arc de cercle parfait et amorcer son inexorable descente. Son seul réflexe fut de lever son bras-robot afin de parer le coup.

Il sentit un séisme ébranler son corps et une vibration frapper jusqu’au moindre de ses os, comme si le métal avait concentré la force de l’impact pour la renvoyer au décuple.

Le souffle coupé, Dust ouvrit les yeux, juste à temps pour voir l’épée mordre son unique épaule valide. Son bras vola avec une gerbe de sang et roula dans la boue. Vidocq lançait des appels paniqués par son oreillette, mais ses tympans bourdonnaient plus qu’une ruche de frelons en colère.

La lame du chevalier plongea dans sa poitrine ; et seulement alors, la douleur vint le heurter comme un camion lancé à pleine vitesse. Sa tête bascula en arrière, et comme le sang emplissait déjà sa gorge, seul un sanglot étranglé s’en échappa.

Le chevalier le souleva de terre et le tint ainsi immobile, suspendu au bout de son épée. Dust sentait sa chair et ses os se déchirer et se rompre sous le poids de son corps alourdi par le métal, et il ne pouvait rien y changer : son bras mécanique, le seul qui lui restait, ne répondait plus non plus.

Une atroce douleur se cramponnait à son corps, mais pour une raison mystérieuse, il en faisait abstraction comme s’il assistait à la scène de l’extérieur. Quelque chose de chaud coulait sur ses joues ; était-ce du sang ou des larmes ?

« T’es qu’un bâtard, dit-il d’une voix étranglée. J’aurais dû te laisser crever sous ton caillou…

— Je TE l’ai Déjà Dit : JE sUiS iMmortEl.

— Oh… oh, que non. Quelqu’un te… quelqu’un te fera la peau. Compte là-dessus. »

La prise du chevalier se raffermit sur sa lame. Il attira Dust à lui et colla le front du jeune homme contre son casque.

« Après TOut ce Que Tu m’As FaiT SubiR, Je suIs eNcOre deboUt. Tu nE peUx Pas eNcore me penser cApAbLe DE moUrir. Nul Ne peut-êTre auSsi stUpide… »

Dust posa un regard lointain sur le heaume ; puis il esquissa une grimace fébrile.

« Ne… ne me sous-estime pas », articula-t-il.

Le chevalier le fixa un moment, incapable d’évaluer le sérieux de cette réplique . Puis il dut décider que tout ceci n’avait aucune importance, puisqu’il se débarrassa de Dust d’un grand mouvement d’épée.

Celui-ci atterrit au milieu du lac. Les eaux glacées et opaques s’empressèrent de l’avaler ; en un instant, il avait disparu. Le calme revint sur la rive avec la timidité de l’enfant qui pointe le bout de son nez après une dispute de ses parents.

« Bon DébArrAs », grommela le chevalier brisé. Sa voix avait tout d’un murmure d’outre-tombe.

XI-7 : Les artifices
XI-9 : Les dieux

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