XI-7 : Les artifices

Dust se matérialisa sur la rive opposée. Son strabisme trouva les traces dessinées sur le sol boueux. À leur extrémité, le chevalier se tenait à genoux, râlant et crachant dans son heaume. Son armure ruisselait d’eau vaseuse. Sa main toujours cramponnée à la garde de son épée comme si sa vie en dépendait.

Dust s’avança d’un pas juste assez lourd pour se faire entendre. Le chevalier se tourna vers lui, ses traits métalliques comme déformés par la surprise.

« TOi ? Je PensaIs quE NOus SerVions lA mÊMe cauSe…

— Tuer des goules, d’accord, répondit Dust. Sauver des trucs, d’accord. Tuer des cochons ? Mauvais calcul, mec. S’il y a bien une bestiole à laquelle faut pas s’attaquer dans cette Tour, c’est les cochons.

— Ce n’EsT qU’Un ANimaL, argua le chevalier. un FaUx DIeU. Une HérésIE »

Dust ôta la sécurité de ses armes et regarda à l’intérieur des canons.

« Et Samson ?… »

Le chevalier comprit alors que la vérité ferait irrémédiablement basculer Dust dans le camp adverse. Toutefois, il enfonça ses talons dans le sol et déclara :

« C’est Vrai. SOn sang est SuR mEs maIns. »

Dust émit un son entre le sanglot et le gloussement et détourna les yeux.

« Ma lAme Était dEsTinÉe à OPALine. Je nE vOulAis Pas Le tUeR. Il s’esT IntErpOsé enTRe Elle Et moi.

— Ça lui ressemble bien, approuva Dust. Je pense pas que tu mentes. » Son regard revint au chevalier, et ainsi que son sourire. « Mais je m’en fous. »

Il fit feu sur le chevalier. Celui-ci n’avait jamais vu de telles armes auparavant, mais son expérience de la Tour et la posture de Dust l’avaient immédiatement averti du danger. On le vit se ramasser sur lui-même tandis que les balles déferlaient, ricochaient et déformaient le métal de son armure.

Le chevalier planta la lame de son espadon dans le sol et s’abrita partiellement derrière ; les projectiles y modelèrent de profondes crevasses, sans toutefois parvenir à la percer.

Jusqu’à ce que les armes de Dust cessent leurs tirs.

« À Mon tour, aloRS » grommela-t-il.

Déjà, le métal de son armure se faisait plus reluisant et son humidité s’évaporait sous l’effet de la chaleur. Il leva son arme bien haut au-dessus de sa tête et frappa le sol. Comme jaillie de la terre, une colonne de feu explosa sous les pieds de Dust tel un geyser lumineux.

« Hum, murmura le chevalier brisé. ImBÉcile…

BOING », répondit le poing-robot de Dust en heurtant l’arrière de son casque.

Le jeune homme prit du recul, lui-même secoué par le choc : il avait l’impression d’avoir cogné un mur de briques, chose dont il avait pourtant l’habitude, les jours de désœuvrement. Toutefois son adversaire se trouvait déstabilisé ; Dust dégaina son fusil à pompe, glissa le canon sous le casque du chevalier et fit feu.

La force de la détonation le repoussa en arrière. Il atterrit sur le dos, rendu pataud et lourd par ses membres de métal.

Il releva la tête et ouvrit des yeux ronds ; le chevalier se tenait accroupi, une main sur l’endroit de l’impact, le heaume empli d’un cri de rage.

« Il est encore vivant ? Ce type est un Terminator, c’est pas possible.

Qui sait, maître ?… répondit Vidocq d’un ton songeur.

— J’étais à bout portant, s’offusqua Dust. Il devrait avoir de la semoule à la place de la tête ! »

Mais non content d’avoir conservé son intégrité corporelle, le chevalier s’approchait déjà de lui, l’air plus renfrogné que jamais.

« Cette armuRe eSt BÉniE deS dieUx. TeS artIfiCes Sont InutiLeS.

— C’est pas faux. Pourquoi m’emmerder à gaspiller des munitions, alors que je peux simplement faire ça ? »

Il amassa une poignée de boue bien compacte et vaseuse et la jeta à la tête du chevalier. La substance se colla au casque avec un bruit de succion ; on entendit un cri indigné s’en échapper.

En un éclair, Dust fut derrière lui. Il l’agrippa par les épaules et se téléporta de nouveau ; mais haut, très haut dans les airs. Le lac, les montagnes, Grouchon : tout avait disparu, remplacé par un vide vertigineux balayé d’un vent colérique.

Ils chutèrent, ballottés comme des marionnettes ; mais ça n’entama en rien la volonté du chevalier. Sa main de métal empoigna Dust par la gorge. L’autre armait déjà un coup d’épée.

« TU ne PEuX pAs mE tUer ! scanda-t-il par-dessus le hurlement du vent.

— Et alors ? Je peux quand même te mettre la misère, répliqua Dust sur un ton serein.

— Ce quI nE me tUe pas me RenD plUs fOrt, IdioT !

— C’est vrai ? Eh ben alors, remercie-moi, au lieu de chouiner. »

Dust enchaîna par un formidable uppercut dans le menton. Le chevalier le lâcha et tournoya dans les airs. Le poids de son armure exerçait son irrésistible attraction, et la terre se rapprochait déjà.

Mais Dust tombait lui aussi, et il était bien trop tard pour se téléporter au sol, désormais : la vitesse de sa chute le tuerait sur le coup.

« Vidocq !

C’est déjà fait, maître. »

Un drone fendit les airs dans sa direction. Dust l’attrapa au vol et l’entraîna avec lui. La pauvre chose luttait afin de se redresser : quand bien même elle aurait pu soulever Dust dans des conditions normales, elle n’était certainement pas conçue pour amortir une telle chute.

« Vidocq !

Maître Dust », répondit simplement le serviteur avec une immense lassitude.

Avec un cliquètement, le drone replia son hélice et déploya un petit parachute rose.

« Merde, jura Dust. Ça ralentit, mais c’est pas encore assez !

Je vous avais pourtant recommandé un modèle plus performant, maître.

— Je sais, mais je voulais le rose ! Il est trop chou. »

Un fracas en contrebas annonça la fin de la chute du chevalier. D’ici, Dust voyait sa silhouette déformée à moitié enfoncée dans la boue, immobile comme un robot sans alimentation.

Quand bien même son propre atterrissage fut loin de se faire en douceur, Dust évita ce triste sort. Il laissa ses genoux mécaniques encaisser le gros du choc. Le drone, lui, heurta le sol avec un couinement plaintif, et finit recouvert sous le parachute.

Dust se releva et lui adressa un grave salut militaire.

« Repos, soldat. Vous avez honoré la patrie.

Plaît-il, maître ?… s’enquit Vidocq.

— Laisse tomber, mon vieux. Laisse tomber.

C’est en effet ce que je me dis à la plupart de vos prises de parole, maître. »

XI-6 : La catégorie
XI-8 : L'estime

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