XI-6 : La catégorie

Chaque aspect de sa perception du monde, du toucher à l’ouïe, de la douleur à la peur, s’effaça soudain. Opaline avait l’impression qu’on venait de recouvrir son corps d’une décharge de terre, tant pour l’enterrer vivante que mettre fin à ses souffrances.

Elle se laissa aller, presque reconnaissante que la douleur se soit tue. Une pointe de colère, de frustration, alimentée par un sentiment d’injustice, manqua bien de la ramener à la surface de la conscience. Mais tout ceci n’avait plus aucune importance. Elle se sentit couler, attirée vers le bas par une irrésistible gravité.

Sa bouche s’ouvrit mécaniquement ; de l’eau s’y engouffra. Opaline était en train de se noyer, et son corps se raidit, plus guidé par un ultime réflexe de survie que par la raison.

Comment était-elle parvenue jusqu’ici, Opaline l’ignorait : elle se trouvait désormais immergée dans une eau verdâtre et opaque. Elle leva les yeux ; à en juger par le peu de lumière perceptible, la surface se situait loin. Elle vit une colonne de bulles d’air grimper devant elle et aperçut le chevalier brisé, qui coulait comme une encre en direction des tréfonds.

Opaline esquissa un mouvement afin de remonter, mais une douleur déchirante lui bondit au corps. L’eau s’engouffrait par ses narines et emplissait sa poitrine. Elle ne pouvait en mourir, quoique l’idée de sombrer au fond de cet abysse ténébreux la terrorisât.

Elle fit une nouvelle et vaine tentative de nager : en plus de la douleur, ses vêtements et ses bottes gorgés d’eau entravaient ses mouvements.

Elle tendit des mains désespérées en direction de la surface. Celle dernière s’éloigna de plus belle comme pour la narguer. À grand-peine, Opaline dégaina le grappin de Cody et fit feu ; les crocs mécaniques filèrent, mais la résistance de l’eau eut tôt fait de les arrêter.

Puis, une main perça la surface et empoigna l’extrémité du grappin. Opaline se sentit attirée vers le haut comme un poison ferré et se cramponna des deux mains à la poignée. Son ascension lui parut interminable ; puis, elle fendit enfin les eaux, et retrouva la lumière en même temps que les couleurs et les sensations du monde.

Elle bascula sur le côté, toussant et suffoquant. Ses brûlures choisirent cet instant pour se réveiller complètement et planter leurs crocs dans sa chair comme une meute de loups affamés. La souffrance lui coupa le souffle ; elle se mit à genoux et vomit une gerbe d’eau.

Un groin humide et inquiet lui renifla la joue.

« Gruik ? » s’enquit Roger.

Opaline roula sur le dos. Des nuées de lucioles dansaient devant son regard. Celles sur sa droite s’enfuirent à l’approche d’une silhouette.

« Salut, toi ! » lança Dust. Il s’adressait comme à une vieille connaissance qu’il n’avait pas revue depuis des lustres. « C’est pas passé loin, hein ? C’était chaud, pas vrai ? Chaud ! T’as compris ? C’était chaud ! »

Le jeune homme partit d’un fou rire nerveux et solitaire, sous le regard inquisiteur de Roger. Opaline cligna des yeux. Elle n’était pas en état de faire quoique ce fût d’autre.

« Le prends pas comme ça ! lâcha Dust. Je t’aurais bien sortie de là plus tôt, mais en général j’évite de me téléporter dans l’eau. Ça aurait bousillé mon équipement. Et puis les jambes en métal sont à la nage ce qu’une main mécanique est à la branlette : tu peux toujours essayer mais bon, c’est vraiment pas top. »

Un grondement sourd attira l’attention d’Opaline. Par-delà la chaîne de montagne enneigée qui dessinait l’horizon, on apercevait le dos de Grouchon.

« Le saint porcin est sauf, l’informa Dust, qui avait suivi son regard. Enfin, il a quelques bobos, mais il s’en remettra. Un peu comme toi ; sauf que t’es vachement plus amochée. »

Opaline tenta de prendre la parole, et si ses cordes vocales émirent un son rauque, son visage ne lui obéit pas. Elle serra les dents et tâta sa peau. Ses doigts ne rencontrèrent qu’une croûte à vif.

Du coin de l’œil, elle vit Roger adresser un bras d’honneur au jeune homme et le remercia mentalement.

« Ouais, t’es vraiment dans un sale état. La bonne nouvelle, c’est que t’as ici un truc que toutes les filles de la Tour rêveraient d’avoir : moi ! Vidocq, tu as gardé les morceaux de chair humaine qu’on comptait utiliser comme appâts ?

Le drone est déjà en route, maître, bourdonna une voix synthétique.

— Coooooooool. » Il dégaina une paire d’uzis et se détourna en direction du lac.

Opaline essaya de protester, mais ses graves brûlures la réduisaient à l’immobilité et au silence forcés. La pire des punitions, quand son meurtrier se tenait devant elle et se pavanait comme un paon.

« T’inquiète pas ; ça ne change rien entre nous ! la rassura Dust comme s’il avait lu dans ses pensées. On pourra recommencer à se taper dessus dès que je me serai occupé de l’autre tête de conserve. Et j’espère pour toi que tu me botteras le cul, la prochaine fois. Ce serait vraiment la honte, que je te colle un 2-0 dans les dents. »

À ces mots, son image grésilla et il disparut. Opaline était incapable de se relever, ni de savoir s’il fallait classer Dust dans la catégorie des « sombres ordures », ou des « pauvres fous ».

Dans la catégorie « Dust », j’imagine, se dit-elle.

« Gruik ! » s’écria Roger. Non loin, un robot chargé d’une caisse métallique volait vers eux.

XI-5 : La mansuétude
XI-7 : Les artifices

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