XI-5 : La mansuétude

Ce n’est qu’alors qu’il réalisa sa méprise. Ce n’était rien d’autre qu’une grosse branche revêtue du manteau.

La goule lui fondit dessus au moment où son erreur prenait sens dans sa tête ; car en plus de l’avoir leurré, elle l’avait mené à calmer sa fureur – et celle -ci disparue, la colère des dieux n’habitait plus guère son corps.

Opaline jaillit des cimes et lui percuta le dos de ses talons. Tous deux tombèrent dans les feuilles mortes, le chevalier emporté par l’élan de son assaillante.

Il luttait contre le poids de son armure afin de se relever quand la lanière de rogerium mordit cruellement son heaume et y dessina une profonde empreinte. La violence de l’impact transperça ses tympans et résonna à l’intérieur son crâne.

Opaline ne lui laissa guère le temps de se rétablir ; le fouet s’enroula autour de son cou, une manœuvre qui l’aurait égorgé sur-le-champ s’il n’eut porté un gorget.

À la place, il sentit les mailles se refermer sur son souffle ; il suffoqua, les mains portées à sa gorge dans l’espoir de se défaire de l’étau. Mais Opaline ne l’entendit pas de cette oreille ; elle tira à deux mains sur la poignée du fouet et envoya la tête casquée percuter un tronc d’arbre.

Désorienté et à demi assommé, le chevalier parvint tout de même à desserrer la prise du fouet et voler un souffle d’air. Alors qu’il basculait au sol, Opaline lui bondit dessus, une dague brandie.

Il lâcha la lanière juste à temps pour intercepter le poignet de son adversaire. La chaleur de son armure était résiduelle ; guère plus dangereuse. Opaline le plaqua au sol ; sa lame s’immobilisa tout près de la fente de son casque, sous laquelle se cachait l’unique œil valide de son ennemi.

Tous deux luttèrent péniblement. Opaline sentait l’exaltation de la victoire la gagner au fur et à mesure qu’elle grignotait, un millimètre après l’autre, la distance entre son arme et sa cible.

Soudain, le chevalier lâcha prise en même temps qu’il détourna le regard ; la dague ripa contre son casque avec une gerbe d’étincelles.

« J’aI gaGné… articula la voix brisée. J’aI gagNé… »

Avant qu’Opaline ne réalisât l’horreur de la situation, une main brûlante et métallique se refermait sur sa gorge. Un cri étranglé lui échappa : elle chercha à se dégager, mais le chevalier l’attira à lui et l’étreignit complètement.

La température augmenta tout à coup ; et avec elle, le contact de l’armure contre son corps devint intolérable.

Opaline contint sa douleur autant qu’elle le put, jusqu’à que le son de sa peau en train de cuir contre l’acier lui parvint aux oreilles. Elle ouvrit la bouche pour reprendre sa respiration, mais le chevalier la serra plus fort et elle ne put retenir un hurlement.

« SoUffreZ, rentit la voix. C’Est La vOIe dE votrE salUT, OpALIne. »

Opaline ne songea même pas à lui répondre. Sa perception du monde se réduisait à une atmosphère de souffrance sous laquelle ses autres sens se laissaient écraser.

La chaleur ne faisait pas que brûler ses vêtements, sa peau et sa chair : elle la dévorait de l’intérieur, consumait ses organes autant qu’elle embrasait son âme. Opaline s’époumonait à s’en briser la voix et se débattait comme une forcenée, sans réaliser que la seule réaction du chevalier fut d’affermir son étreinte mortelle.

La température s’éleva encore.

« VouS ne PouVez y échaPPer, tonna-t-il en réponse à ses efforts. VoUs ÊTes dÉJà cONdamNéE, et vOus Le sAveZ. MaiS fAitEs-moi coNfiANce : Je vOus sAuVerai dE vOtre MalÉdICtION. »

Au terme d’un pic de souffrance, Opaline crut s’évanouir. Mais elle sentait toujours, au-delà du voile jeté par-dessus ses sens, la vibration de ses propres cris.

« Je vOus sauVeRai dE vOtre MisérABle CondiTiOn. N’esT-Ce pAs là ce QUe vous souHaiteZ pAr-DessUs tOut ? »

Opaline vit sa volonté lui filer entre les doigts comme de l’eau.

Et si la voix avait raison ? N’était-ce pas ce qu’elle souhaitait ? Échapper à ces horreurs une fois pour toutes ? Ne plus devoir tuer pour vivre ? Ne plus avoir à se repaître de corps comme un animal ?

Fuir cette vie qui n’en était plus une…

« Oui… CEsSez DE lUtTer, OpalIne. Je VouS en pRie. ABanDonNez-VOus à la LumIère. N’aYez pas PEur De vOus LiVrer aux diEuX : iLs Vous parDonNERont TouJourS. TeLlE eSt LEur mAnSuéTude.

« LaissEZ-Vous Aller… »

La souffrance disparaissait-elle, ou était-ce son corps qui s’y habituait ?

Quoiqu’il en fût, Opaline obéit.

XI-4 : L'inspiration
XI-6 : La catégorie

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