XI-4 : L’inspiration

Opaline eut juste le temps de recharger son arme avant de plonger au sol ; la lame enflammée souffla à vingt centimètres de son visage, et une bouffée d’air brûlant lui mordit la joue.

Surprise par la douleur, elle interrompit sa visée afin de se placer hors de portée ; le chevalier la suivit. Ses gestes étaient aussi irréguliers qu’erratiques, et s’enclenchaient avec autant de fluidité qu’un rouage rouillé.

Il progressait derrière elle comme un pantin déréglé, débrayé, qui pourtant tente de se maintenir en mouvement coûte que coûte. Son aura de feu, si chaude qu’il ne laissait qu’une traînée de terre brûlée sur son passage, brillait comme les rayons mordants d’un soleil colérique. La lame de son épée traçait un profond sillon noir au fur et à mesure qu’il la tirait derrière lui.

Opaline ne savait que trop bien qu’il était suicidaire de lui faire front directement. Elle avait vu le chevalier décimer des soldats par groupes entiers, leurs lames éclatant au contact de son armure, leurs corps coupés comme du beurre par l’espadon infernal. Opaline connaissait ses aptitudes, mais également ses limites. Il lui fallait une stratégie.

Elle se retourna ; l’épée de feu faillit lui faire sauter la tête. Surprise par la vitesse du chevalier malgré ses mouvements saccadés, elle rompit carrément le combat et fila entre les arbres du bosquet. Roger la suivait, bondissant comme une boule rose furtive parmi les hautes herbes.

« RevENez ici, lâChe, Et batTez-vOuS !

— Vous ne méritez pas d’être affronté », le nargua Opaline.

Sa pique se révéla plus efficace que prévu puisque le chevalier brisé s’élança dans un fracas de métal plié et de flammes rugissantes.

« Je vOus tIens, fit-il, triomphant. VoTRE heuRe Est vEnUe, MonsTre ! »

Opaline ralentit sa course jusqu’à sentir un mouvement derrière elle ; elle plongea sur le côté par réflexe, juste à temps pour esquiver l’épée incandescente. Celle-ci incinéra un parterre de fleurs et se ficha dans le sol. Le chevalier s’acharnait à la retirer, quand une petite pierre ricocha contre son heaume.

« Vous êtes beaucoup trop lent », ricana Opaline. Son esprit passa en revue les provocations les plus sophistiquées qu’elle connaissait. « Et en plus, vous êtes moche. »

Merci pour l’inspiration, Cody, ajouta-t-elle mentalement.

Son adversaire poussa un rugissement de colère et arracha son arme du sol. Le temps qu’il relève le regard, Opaline s’était réfugiée sous la cime des arbres.

« FUyez, gronda le chevalier. FuYez, tanT quE vOus LE PoUvez EncoRE. »

La roublarde ne se fit pas prier. Il la vit escalader un arbre avec tant de souplesse qu’elle ne semblait qu’effleurer les branches.

Il s’avança à pas lourds, souleva son arme et frappa. Le tronc explosa avec une volée d’éclats fumants ; avec une lenteur sinistre, l’arbre bascula, prit de la vitesse et heurta le sol. Le chevalier embrasa ses feuillages par sa simple approche ; mais Opaline ne s’y trouvait pas.

Un bruissement attira son attention ; il leva le heaume avec peine.

« Je Vous vOis ! QUe faItEs-Vous là-hAUt ? ArrÊtEz Vos SiNGeRieS, eT venEz vOus bAttrE ! »

La silhouette d’Opaline le gratifia d’un geste obscène, promptement imitée par un Roger enthousiaste. Puis, tous deux disparurent d’une bourrasque.

« ReVenEz ! hurlait le chevalier. REVeNeZ ! »

Nul ne lui répondit. Le calme reprit possession des environs en un instant. Il ne percevait plus rien hormis le bruissement des feuilles. Redoutant une embuscade, il jeta un regard derrière lui ; aucune trace de la goule. Il empoigna son arme et recula, aux aguets.

Le cri d’un oiseau au-dessus de sa tête le fit tressaillir ; il maudit l’animal ainsi que sa propre couardise. Un craquement parut s’élever sur sa droite… ou était-ce son imagination ? Il réfléchit à s’il avait, oui ou non, bel et bien entendu ce son : difficile en effet de ne pas être trahi par ses propres sens, prisonnier sous ce casque de métal noyé par les flammes.

Le chevalier brisé abaissa son épée et ferma les yeux. Opaline avait beau être une goule, une créature des ombres : elle n’avait pas la capacité de s’envoler ni de se volatiliser. Elle était bel et bien là, quelque part au-dessus, dans une position inconfortable ; et tôt ou tard, elle ferait une erreur. Un faux mouvement. Un soupir. N’importe quoi qui trahirait à sa présence, et à ce moment-là, il serait prêt à la déloger de sa cache.

Il se figea complètement et vida son esprit de toute pensée, tout à l’écoute des environs.

Puis Opaline l’attaqua. Fulgurante, mortelle et terrifiante de sauvagerie ; il entendit le claquement de son manteau avant qu’elle ne soit à portée et arma son épée.

Elle fondait sur lui, par-derrière, pour espérer le prendre en traître – le chevalier n’en attendait pas moins. Il affermit sa prise sur la garde de son espadon, pivota sur ses jambes arquées et trancha Opaline en deux d’un irrésistible revers.

Les deux moitiés de son corps roulèrent parmi les feuilles avec un bruit sourd.

XI-3 : La tortue
XI-5 : La mansuétude

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