XI-3 : La tortue

Opaline filait avec l’aisance d’une plume portée par les vents. En la matière, le grappin de Cody était l’outil le plus efficace qu’elle eut jamais connu : il s’accrochait sans mal à la peau grise et rugueuse du dieu et la hissait d’une simple pression sur la gâchette. De quoi avaler les hauteurs à une vitesse vertigineuse – selon tous les sens du terme, d’ailleurs, puisqu’un seul regard en contrebas suffisait à pétrir Opaline de frissons.

Ce qui ne l’empêcha pas de progresser ; et donc, elle progressa durant un long moment. Une heure ? Deux ? Difficile d’estimer le temps qui passait autrement qu’en se référant à la légère lassitude installée le long de ses bras.

De temps en temps, elle s’immobilisait pour couvrir les alentours du regard. Le décor triste et humide des landes s’étirait sous elle, et balançait au rythme des mouvements de Grouchon. Opaline ignorait quelle étaient ses intentions – tentait-il de fuir l’assaut du chevalier brisé ?

En tous les cas, il s’éloignait du monastère : elle ne parvenait plus à reconnaître la forme de la chaîne montagneuse, au loin, et encore moins à repérer les ruines. Tout ce qu’elle voyait était une étendue verdoyante et sauvage, en majeure partie laissée intacte par la main de l’homme, même si çà et là s’élevaient des tâches grisâtres qui passaient pour les vestiges d’un peuple disparu.

Un vent violent et une secousse moins douce que les autres faillirent la désarçonner ; son chapeau lui échappa, et elle le rattrapa au vol et poursuivit son escalade.

Elle grimpait, encore et encore, trouvant une prise, tirant avec le grappin, se hissant à nouveau ; Roger était logé dans sa veste contre sa poitrine, roulé sur lui-même comme une boule rose sans traits.

Jusqu’à ce qu’Opaline atteigne une série de rebords sur lesquels grimper. Puis elle parvint à une étendue à l’inclinaison douce. Sur sa droite s’étiraient les landes désolées. Et à sa gauche…

Elle releva le nez sur une immense surface noire, aussi lisse et verticale qu’un miroir. Elle se recula, prise de vertiges, et réalisa qu’il s’agissait de l’oeil du dieu. Elle se tenait donc sur le rebord du Groin.

Elle sentit alors le regard de Grouchon tomber sur elle. La démesure de l’oeil l’empêchait de savoir si celui-ci la fixait vraiment ; néanmoins Opaline savait que Grouchon l’observait. C’était une impression à la fois solide et insaisissable, comme celle d’un rêve lucide : on comprend qu’on rêve, on ressent presque son corps, pourtant la réalité semble s’abriter derrière quelque chose de plus évident, de plus naturel.

« Grouk », dit Grouchon.

Son ton empreint de supplication fendit le coeur d’Opaline. Elle prit conscience qu’à travers ce corps grand comme une montagne, une immense douleur cheminait, tel un début d’incendie encouragé par le vent. L’arme du chevalier brisé n’avait beau être qu’une poussière à son échelle ; une lame géante chauffée à blanc n’aurait pu lui causer plus grand supplice.

Et par-delà les atteintes à la chair se trouvait aussi une terrible affliction, déconnectée de toute douleur physique : de la souffrance morale à l’état brut, un chagrin abyssal produit et maintenu par ce cerveau plus grand qu’aucune construction humaine.

Opaline comprit alors que sous ses airs de créature divine, Grouchon était la plus bénigne des bêtes de proie : incapable, au sens le plus physiologique du terme, de se défendre contre son agresseur ni d’éprouver la moindre forme de rancœur. Privé de la capacité de violence, car ignorant du concept même d’hostilité.

Là-dessous, sous cette encombrante carapace divine, ne se cachait rien d’autre qu’un animal ingénu et terrifié.

« Grouk, dit Grouchon.

— Ça va aller, mon gros », répondit Opaline avec douceur. Elle n’avait pas trouvé de parole plus rationnelle que celle-ci – la comprenait-il seulement ? – mais elle ne put s’empêcher de partager son chagrin. Elle lui caressa la peau un moment, le regard froncé.

Soudain, un nouvel éclair de douleur le franchit, se répandit à travers lui et frappa Opaline. Elle recula, le souffle coupé, et manqua de passer par-dessus le rebord du Groin. Un masque sinistre s’installa sur ses traits.

« Tiens bon, lança-t-elle. Je vais te débarrasser de lui.

— Grouk », dit Grouchon. Même si le sens de cette réponse lui échappait toujours, elle ressentit une douce chaleur l’étreindre.

« Gruik », fit Roger. Seul son groin charnu et humide dépassait du manteau d’Opaline

Escalader le reste du dieu ne fut qu’une question de minutes ; Opaline gravit l’arrête entre ses deux yeux, se hissa sur son front et se tint, enfin, au sommet de son crâne.

De là, une des visions les plus troublantes qu’elle eut vues s’offrait à elle. Le vent alors violent qui l’avait tant menacée durant son ascension était banni de ce lieu, réduit en une douce brise que son visage couvert de sueur accueillit avec plaisir.

Debout sur le crâne du dieu, Opaline surplombait un tout autre monde. Un vaste paysage de vallons colorés, de collines harmonieuses, de bosquets verdoyants et même de champs fleuris. La moindre plante, le plus court brin d’herbe ne ressemblait à ce qu’Opaline connaissait. Une flore authentique, un écosystème à part entière, développé sur le dos de Grouchon au terme de millions d’années de sédimentation, sur lequel nul n’avait encore posé le regard – à l’exception, sans doute, du Vénérable.

L’écoulement d’un ruisseau et le souffle du vent murmuraient aux oreilles d’Opaline. Elle se pencha au sol et effleura des doigts une sorte de mousse rugueuse gorgée d’humidité, sous laquelle la peau nue et fragile de Grouchon s’abritait contre les rayons du soleil.

Roger avait émergé de son manteau et trottinait non loin, l’air tout aussi fasciné que le sien. Le plus petit cochon de la Tour se tenait sur la tête du plus grand ; une vision rare qui fit sourire Opaline.

« Allons, Roger, l’appela-t-elle.

— Gruik », répondit le porcelet potelé.

Elle le prit dans ses bras et avança de quelques pas, savourant la sensation de ce tapis doux et moelleux sous ses pieds. Puis elle se laissa choir et glisser le long de la nuque du dieu. Elle parvint près d’une mare alimentée par un ruisseau ; l’eau y était si limpide et légère qu’on entendait son écoulement plus qu’on ne la voyait.

Roger bondit sur le rebord et scruta le fond de la mare ; une petite tortue lui renvoya un regard interloqué.

« Gruik ? » s’enquit-il.

La tortue ne lui répondit pas ; elle se contenta de nager paresseusement en direction du ruisseau. L’animal glissa le long du lit de pierres lisses et disparut entre les broussailles.

Soudain, l’émerveillement d’Opaline s’évapora comme un souffle chargé de buée. Une odeur agressive se détachait des délicats effluves de la nature, et elle ne la connaissait que trop bien.

Souple comme un fauve, elle se fraya un chemin parmi la luxuriante végétation, se faufila entre les cimes d’arbres aux troncs arrondis, bondit par-dessus un cercle de fleurs colorées, glissa sous une souche couverte de champignons. Roger la suivait sans mal malgré sa constitution ; sa rapidité ne manqua pas d’étonner Opaline.

Ils émergèrent enfin centre d’une clairière dégagée. Là, le chevalier brisé leur tournait le dos, agenouillé en position de recueillement ; sa lame enfoncée jusqu’à la garde à travers la peau de Grouchon. Les flammes de son armure s’étaient apaisées, quoique le métal brillât toujours d’un éclat brûlant, et consumaient le parterre de végétation dans un rayon circulaire.

Peut-être était-il déloyal d’attaquer un ennemi par-derrière et par surprise ; peut-être que le respect élémentaire de l’adversaire requérait de l’interpeller avant d’ouvrir les hostilités. Mais Opaline n’en avait cure ; assez de paroles, assez d’arguments : rien de tout ceci ne pouvait bien se finir tant que le chevalier était en vie. Il avait de toute façon causé bien trop de peine autour de lui pour le laisser encore vivre.

Ni une, ni deux, elle dégaina, visa et tira. Le carreau de rogerium ricocha avec fracas contre le heaume de métal.

« Gruik… » jura Roger.

La voix distordue résonna alors que les flammes de l’armure s’éveillaient à nouveau.

« UN dIeu N’ESt riEn aUx yeUx d’Un pRoFane. MAis rEgarDEz, OpaLine ; rEgaRdEz ceCi. N’est-ce pAs la ManifEStaTiOn QUe leS diEux sONt dE mOn côTé ? Que Votre cAuSe esT mauvAIse et vOtRe luTte, vainE ? »

Opaline répondit par un nouveau tir ; le projectile se serait fiché droit dans l’épaule du chevalier, à la jonction de l’épaulière et du plastron, si ce dernier n’eut arraché sa lame du sol pour le dévier.

« Je voIs qUe voUs ÊTes IMpeRMéabLe à la rAisOn mêmE. Ce n’ESt paS gravE. VoTre HeurE Est vEnue. JE vais vous liBÉreR de Vos tOurMENTs, OPalIne. »

Sur ces mots, il empoigna son espadon et s’élança à pas lourds. Du casque cabossé retentit un cri de guerre terrifiant, et de l’armure jaillirent des gerbes d’une lave lumineuse.

XI-2 : L'impression
XI-4 : L'inspiration

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