XI-2 : L’impression

Dust fut surpris par ce qu’il vit à son réveil : c’est à dire absolument rien.

Il sentait son corps, endolori et allongé sur un sol irrégulier, ses paupières écarquillées. Mais face à lui ne se dressait qu’un mur de ténèbres insondables. Il avait également du mal à respirer ; si l’air rentrait bel et bien par ses narines, ses poumons paraissaient ne pas le recevoir.

Son cœur battait la chamade et la migraine montait douloureusement à ses tempes. D’autres sensations lui parvenaient : l’odeur du brûlé, la vibration du sol, un halètement sur sa droite.

Son bras et ses jambes mécaniques ne répondaient plus. Dust utilisa son seul bras valide pour basculer sur le côté.

« Maître Dust, restez à terre, intervint la voix de Vidocq dans son oreille. Vos parties synthétiques ont reçu de sérieux dommages… Nous faisons notre possible pour les maintenir fonctionnelles, tant que vous vous tenez tranquille.

— Comment ça, de sérieux dommages ?

Votre ami le chevalier a émis une décharge de magie brute, maître. Vous avez été frappé de plein fouet. Les tissus organiques y résistent plutôt bien ; les circuits électriques, beaucoup moins.

— Le salaud, maugréa Dust, la bouche pâteuse. Comment il a pu me faire ça ?

— Hé, morbaque, lança une voix rocailleuse. À qui tu causes ?

Il ne vous a pas visé, maître. Vous vous trouviez simplement dans le rayon de la décharge.

— Au mauvais endroit au mauvais moment, c’est ça ?

Comme à votre habitude, maître. Ne bougez plus… »

Dust sentit un éclair entrer par ses yeux et franchir son corps ; il poussa un cri autant de douleur que de surprise et roula sur le ventre. Le voile noir parut alors se dissiper peu à peu, nettoyé par un courant clair, comme l’eau chasse les grains de sable collés à la peau. Les couleurs revinrent, puis des traits vinrent leur donner des formes.

« Je vois toujours flou, se plaignit-Dust.

Si cela vous apaise, maître, sachez que nous étions plus occupés à maintenir votre cœur et votre appareil respiratoire en état de fonctionnement qu’à rétablir vos petits yeux. Oh, et vous devriez pouvoir marcher, à présent. »

Il avait raison. Dust donna l’ordre à ses jambes de l’aider à se relever, et cette fois-ci, elles lui obéirent. Il se redressa parmi les ruines et les cendres et tituba, une main plaquée sur ses yeux douloureux. Il avait l’impression qu’une couche de verre pilé recouvrait sa rétine ; le moindre mouvement était une torture.

Dust sentait l’incommensurable masse du dieu cochon se déplacer, à quelques lieues de là. Mais il ne se risqua pas à la scruter.

Il allait vérifier l’état de fonctionnement de son bras, quand Ézéchiel l’empoigna par les dreads et le tira à son niveau.

« Espèce de sale petit merdeux, siffla le forgeron tout proche de son visage. Je devrais te crever ici, tant que j’en ai l’occasion.

— Aïe, aouh ! Pas les cheveux ! Pas les cheveux ! »

La prise d’Ézéchiel se renforça.

« Regarde, ce que t’as fait ! explosa-t-il. À cause de toi, cette foutue tête d’enclume est de retour d’entre les morts et s’attaque à Grouchon ! Est-ce que t’as la moindre idée de ce que t’as provoqué ?

— Mais j’en savais rien, qu’il s’attaquerait à votre cochon ! se défendit Dust. J’étais juste venu à la chasse à la… »

Une rangée de phalanges calleuses percuta son estomac. Ce dernier avait beau n’être que synthétique : ça faisait mal. Dust tomba à genoux, le souffle coupé. Le visage hargneux d’Ézéchiel emplit son champ de vision.

« Maître Dust, pourriez-vous éviter de maltraiter vos pauvres petits organes plus que nécessaire ? s’enquit Vidocq d’une voix égale. »

Dust allait répondre quand Ézéchiel l’empoigna par le col.

« J’te tuerai pas aujourd’hui, morbaque. Pas parce qu’on s’est battus du même côté par le passé ; pas parce que Cody nous regarde ; mais parce que t’es un jeune crétin. Je te laisse vivre pour le moment, mais t’es prévenu : au moindre mot de travers, je voyage dans le passé et je tabasse ta mère quand elle était enceinte de toi. Et ton père aussi, parce que y a pas de raison.

— J’ai pas de parents, rectifia Dust. J’ai été conçu dans un utérus artificiel. Ouais, reprit-il alors que les yeux du forgeron s’arrondissaient, c’est une longue histoire. »

Sa réponse ne plut probablement à Ézéchiel, puisque celui-ci le gratifia d’une baffe.

« Tu penses pas avoir assez fait le mariolle ? À cause de toi, l’autre encuirassé est parti faire du saucisson de Grouchon, et il s’attaquera à la Sorcière sitôt que ce sera fini. Tu nous as tous condamnés, imbécile ! »

Dust se redressa avec un sourire. Sa lèvre était fendue, et ses dents couvertes de sang.

« C’est vrai qu’attirer un fanatique en armure devant le cochon géant que vous appelez dieu était une excellente idée. Zéro risque qu’il perde les pédales ; meilleur plan de tous les temps. Je vous donne dix sur dix. Non, onze sur dix. Non : Ézéchiel sur dix. Vous êtes de vrais génies.

— On pouvait pas savoir ! » s’étrangla le forgeron. Il ne s’était pas attendu à ce que Dust lui renvoie la charge de la faute.

« « On pouvait pas savoir », répéta Dust dans une imitation troublante de ressemblance. Eh ben ! vous auriez dû. C’est pas toi, qui voyage dans le temps, qui voit tout, qui sait tout ? T’avais pas de moyen de savoir que ça allait arriver, peut-être ? À mon âge, j’ai encore le droit d’être débile, mais toi qui a vécu plusieurs millénaires, t’as nettement moins le droit à l’erreur. Alors arrête de me briser les roubignoles. »

Il s’écarta avec une mimique fanfaronne, fier de sa tirade et d’avoir pu y glisser « roubignoles ».

« Tu baisses d’un ton tout de suite, gronda Ézéchiel, le regard noir, ou je te jure que je te fais bouffer ces saloperies qui poussent sur ta tête de pouilleux.

— C’est toi, qui calme ta race, ou je te jure que je te fais bouffer ces saloperies qui poussent sur ma tête de pouilleux. »

Tous deux se toisèrent comme seuls le font les types bornés pleinement conscients d’avoir tort, quoique soucieux de maintenir les apparences. Ils paraissaient prêts à en venir aux mains, quand le Vénérable attrapa doucement Dust par son vrai bras.

« Il a tué Samson », dit-il simplement.

Dust cilla et le regretta aussitôt. Ses paupières coulissaient douloureusement sur la surface rêche de ses yeux cybernétiques.

Il baissa le regard sur le Vénérable, et n’eut pas besoin de le questionner pour savoir que le vieil homme disait la vérité.

Dust sentit alors un revirement s’opérer en lui. Un changement radical et irréductible, altérant le flot de ses pensées tant que sa vision des choses. Dès lors, il comprit qu’il ne verrait plus la même réalité, que son monde s’en trouvait bouleversé. Il avait l’impression de se tenir au bord d’un gouffre avec le vent dans le dos.

Impression qu’il avait déjà éprouvée en découvrant l’existence de la Tour de la Sorcière ; ou lorsqu’il avait compris qu’il n’avait aucune famille ; ou encore la fois où il avait entendu une reprise de sa chanson préférée par un groupe de K-pop.

Son visage se crispa et son strabisme s’étendit à ses deux yeux simultanément.

« Il a tué Samson », répéta-t-il d’une voix sans timbre.

Le rappel de l’événement parut adoucir Ézéchiel :

« C’est pour ça que ça me tue de te voir traîner avec ce type ! Il n’est pas notre allié ; c’est un psychopathe, et il réduira la Tour en cendre si on ne l’arrête pas. »

Dust se redressa de toute sa hauteur et tourna un visage inexpressif en direction de Grouchon. Le dieu s’éloignait vers l’horizon. Sa terreur était perceptible jusqu’ici.

« Il a tué Samson, redit Dust une troisième fois. Son ton était toujours épuré d’émotion ; pourtant, on décelait une légère crispation dans sa voix.

Maître Dust, l’interpella Vidocq, vos systèmes sont entièrement opérationnels. Prenez toutefois garde à ne pas encaisser de nouvelle décharge magique : vous ne le supporteriez pas. »

Dust grimaça un sourire et s’écarta d’Ézéchiel et du Vénérable.

« On dirait que c’est le moment où je retourne ma veste pour me ranger du côté de la meuf que je voulais dégommer au départ.

On dirait bien, maître.

— Putain, fait chier. »

Une gerbe de feu s’éleva au-dessus de Grouchon. D’ici, elle n’était pas plus impressionnante qu’une étincelle. Vue par ses yeux cybernétiques, Dust ne put s’empêcher de ressentir un pincement au cœur pour le dieu.

« Fait chier, putain », jura-t-il avant de se téléporter.

XI-1 : Pareils
XI-3 : La tortue

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