XI-10 : Le microbe et la vermine

À bout de souffle, Ézéchiel parvint au pied de Grouchon au terme d’un dernier sprint. Malgré son endurance en acier trempé, le forgeron fut forcé de reconnaître que poursuivre un cochon capable de parcourir plusieurs lieues d’un seul pas n’était pas une sinécure. A fortiori lorsqu’il portait une Cody trop affectueuse pour le bien de sa barbe.

« Hé ho, gros lard ! s’écria-t-il. Plonge à la mer ! L’encuirassé pourra pas te suivre dans l’eau.

— Cosson ? s’enquit Bébé Cody.

— Le chevalier en armure de feu est parti », l’informa le Vénérable. Il se tenait paisiblement assis sur une pierre, replié sur sa propre silhouette.

Son cadet le fixa, l’œil rond, la barbe broussailleuse et la Cody rieuse.

« Comment t’as été aussi vite ? Me dis pas que t’as couru !

— J’ai voyagé dans le temps.

— Oh.

— Cosson !

— Grouk », dit Grouchon.

Le monde parut sombrer paisiblement alors que le dieu se penchait vers eux. Le Groin se posa près du Vénérable avec douceur ; quoique compte tenu de sa disproportion, Ézéchiel eut plus l’impression que c’est le monde entier qui s’en approchait plutôt que l’inverse.

Le Vénérable tapota le Groin d’un main apaisante.

« Ça va aller, mon vieil ami. Le danger est passé, pour le moment. Repose-toi et remets-toi de tes blessures.

— Le chevalier, bredouilla Ézéchiel. Il a son compte ?

— Il a son compte », approuva le vieillard.

Ézéchiel accueillit cette déclaration avec un soupir étranglé.

« Donc… c’est fini, c’est ça ?

— Ui… répondit distraitement le Vénérable.

— Grouchon est sauvé ? La Tour, aussi ?

— Ui, ui…

— Juste comme ça ?

— Ui.

— Cosson », insista Bébé Cody. Manifestement, elle voulait atteindre Grouchon. Le forgeron la posa au sol et la laissa aller.

Puis il leva un regard froncé vers le divin pourceau. Même s’il y avait matière à se réjouir, laisser sa joie prendre le dessus lui paraissait absurde. Comment tout ce barouf pouvait-il connaître une fin aussi abrupte alors qu’il n’avait même pas participé au dénouement ? Après tout ce qui s’était passé, les visions d’un futur en ruine, la mort de Samson, la destruction du monastère, la révélation de la nature d’Opaline, le fondage de plomb de l’encuirassé, leurs tentatives désespérées pour le dissuader de s’en prendre à Grouchon…

Il parcourut les environs rocheux du regard. Tout dans l’attitude du Vénérable démontrait que le danger était passé. L’aura de Grouchon véhiculait le même message, depuis le battement de son cœur que l’on percevait à travers de douces vibrations du sol, jusque dans sa respiration apaisée. Pourtant…

Pourtant, Ézéchiel ne parvenait pas à digérer ce changement. Le sentiment d’urgence installé dans son cœur avait fait son nid, et quand bien même le péril eut disparu, son odeur demeurait toujours aussi forte. Comme les relents tenaces de la fumée accrochés aux vêtements après un incendie.

« C’est tout ? grommela-t-il enfin. J’ai l’impression d’avoir rien foutu. »

Le Vénérable haussa les épaules. Non loin, Bébé Cody entreprenait l’escalade du Groin à la seule force de ses petits bras – ses jambes toujours entravées par de trop longues guenilles.

« On fait ce qu’on peut, répondit-il.

— Bon sang », maugréa Ézéchiel. Il se laissa tomber sur une surface à peu près plate, dégaina sa boîte en acajou et bourra sa pipe de gestes raidis par la frustration. Il l’alluma et souffla sa fumée avec hargne.

« Alors c’est fini ?

— Ui, répondit le Vénérable, tout sourire.

— On fait quoi, maintenant ?

— Nous ? » Un gloussement secoua la silhouette voûtée. « Notre travail, comme d’habitude.

— Notre travail, répéta Ézéchiel avec un sourire mauvais. Ouais, c’est vraiment le bon côté des choses. Si tant est que ce boxon est goupillé, ça veut dire que je vais pouvoir reprendre le train-train. Retourner taper des bouts de métal. Arnaquer les armuriers. Cogner les représentants des syndicats. Cirer les pompes de la Sorcière. La vraie belle vie, ouais. »

Le Vénérable émit un petit rire. Au-dessus d’eux, le Groin s’étirait jusqu’au ciel. De ses narines abyssales émanait un courant chaud et rassurant.

« Je sais que tu prends plaisir à ce que des dangers tels le chevalier de feu émergent de temps à autres, reprit-il d’une voix douce. Une Tour en péril est une bonne excuse pour t’éloigner de tes tâches. Ne le nie pas.

— Peuh ! » s’indigna le forgeron. Il croisa ses bras musculeux, compta jusqu’à dix dans sa tête et reprit :

« Je l’nie pas.

— Mais tu sais ce qui nous lie à la Sorcière. Nous serons ses serviteurs jusqu’à la fin des temps ; ou du moins, jusqu’à ce que le temps rende nos corps inaptes à servir, affaiblis par les affres de l’âge… Et pourtant privé de l’échappatoire qu’est la mort. Ce qui m’arrivera vraisemblablement d’ici peu, j’en ai bien peur.

— Joue pas ton mélodrame, grommela Ézéchiel. Je te donnerai ta soupe et je changerai tes couches. C’est pas comme si j’avais pas l’habitude, en ce moment, avec l’autre microbe. »

Son regard s’était porté sur Bébé Cody. Vue d’ici, on ne percevait plus d’elle qu’une vague ombre bleue collée au Groin.

Survivre au plus grand danger que la Tour ait connu pour avoir le privilège de reprendre une existence de servitude. Ézéchiel n’avait jamais observé l’absurdité d’aussi près.

Il se secoua la carcasse afin de se redonner de la contenance et cracha :

« Enfin, bon ! Au moins, je vais savoir qui est ce damné Constance dont vous m’avez rabattu les oreilles. D’ailleurs, Opaline l’a récupéré des mains de Dust. Je l’ai, ici. »

Sa remarque parut tant réveiller le Vénérable qu’on vit presque ses yeux s’écarquiller sous ses sourcils broussailleux.

« Comment ça, tu l’as ici ?

— J’suis pas sûr d’avoir tout compris, avoua Ézéchiel en tâtant ses poches. Au moment de sortir de la chapelle, Dust a donné ce miroir à Opaline. D’après ce que j’ai compris, Constance est enfermé dedans, ou un truc du genre.

—Un miroir ?… répéta le vieillard, troublé. Dust a enfermé Constance dans un miroir ? Comment est-ce possible ?

— Cherche pas, c’est Dust. Ce gamin est bizarre. »

L’air renfrogné, le forgeron cala sa pipe entre ses dents et s’attela à la recherche du miroir.

« Foutu bidule, ch’étais chertain de l’avoir mis dans chette poche. Nom d’une mouchtache, ch’espère pas l’avoir fait tomber ! À moins que… »

Sa phrase demeura en suspens.

« À moins que… ? » l’invita le Vénérable.

Pour toute réponse, le visage d’Ézéchiel se teinta d’un pourpre alarmant. Le bec de sa pipe se brisa net sous la pression de ses incisives. Il se releva d’un bond, le bois toujours coincé entre ses dents.

« La chale petite vermine ! » rugit-il.

XI-9 : Les dieux
XII-1 : Le chevalier sans nom

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