XI-1 : Pareils

« La Tour de la Sorcière est un symbole d’espoir pour toutes les âmes de ce monde, argua Opaline. C’est quand même dingue qu’une morte-vivante se retrouve obligée de vous l’expliquer.

« Vous ne cOMprenEz dOnc rieN ? s’emporta le chevalier. La TOur N’est qu’uN CadEAu EmpOisonNÉ : UN bel emBallaGe refeRmAnt L’abYsse dE ce mONde. SAns ellE ni lA DémonE quI La GouVerNe, JaMais ELirAc L’ANciEn N’aUrAiT éTé déTRÔnÉ. L’usUrpaTEur seraIt reSté parMi leS AnonYmEs dE l’HIsToirE, et noTre Grand rOyauMe AuraiT pOuRsUiVI la rouTe de paIx Et dE ProSpéRitÉ qui Lui étAit pROmise.

« L’ESPOiR, le VrAI, exIsTaIt sOus ElirAc ; ce n’Était PaS parFait, mAiS noUs coNstruISiOns un monDE meIlleUr joUr aPrès jour. À lA placE, lA SoRcIère a décHu notRe souVeraiN légiTime et pAr-lÀ mêmE livRÉ lE pAys à la RuiNe ; la FaMinE ; la guerRe ciVile ; leS IntriGues ; leS PillAgEs ; leS maSsacRes D’InnoCeNtS…

« En uN senS, voUs aveZ rAisoN : La Tour est LE FAuX EspoIr voué à détRuiRe Ce moNde à pEtit FEu. L’hIsToIre le PrOuve. »

Opaline serra les dents. Elle avait maintes fois eu vent de cette histoire, que ce soit à l’extérieur de la Tour comme en dedans. Mais pour elle, tout ceci appartenait à une époque révolue et qu’elle ne regrettait pas.

« C’est du passé, répondit-elle. Vous parlez d’un monde qui n’existe plus ; et vous pensez que tailler votre chemin à coup d’épée le fera revenir ? Vous êtes encore plus bête que vous en avez l’air, ma parole.

— Je ne pEux RemoNtEr le teMps, admit le chevalier. Mais je puis emPêcheR lE dRame De se ReproDuIRe. Je détrUIrAi lA TOUr de La SOrcièRe eT Les FausSEs dIvInitéS quI L’haBITenT. Les DIeux Me l’OrdOnneNt ! »

Sur ces mots, les flammes de l’armure s’emballèrent tant et si bien que le chevalier ne devint plus qu’une vague silhouette prisonnière du brasier. La chaleur déjà intolérable força Opaline à se couvrir les yeux ; au sol, Ézéchiel secouait le Vénérable évanoui tandis que Dust gisait, lui aussi inconscient.

Le chevalier de feu se tourna vers Grouchon ; le dieu se tenait non loin, transi de peur et de douleur, quoiqu’il eut l’air de vouloir se rapprocher.

Soudain, entre les rugissements des flammes et le grondement de la terre, un babillement de protestation s’éleva. Le souffle coupé, Opaline se força à scruter l’incandescente lumière à travers ses doigts.

Là, proche du foyer, Bébé Cody se dressait sur ses genoux, empêchée de se relever par son tricot trop grand. Le visage barbouillé de larmes, les yeux rouges et le nez rose, elle tenait un bâton entre ses mains maladroites.

Le chevalier sans nom la considéra, interdit. Puis il marcha vers elle ; la gamine, loin de paraître incommodée par le feu, voulu lui asséner un coup imprécis. Son arme improvisée s’enflamma ; elle la lâcha avec un cri et fondit en pleurs.

« Ne l’approchez pas, Palouf ! » s’écria Opaline. Elle fit un pas en avant, mais la chaleur franchit ses vêtements et lui arracha un grognement de douleur.

Comme s’il l’écoutait, le chevalier s’immobilisa à une juste distance de l’enfant afin de l’épargner des flammes. Puis il s’accroupit à son niveau.

« Je nE te ferAi aUcUn maL, peTite, grinça sa voix. ApRès toUt, Toi et mOi SommeS paReils.

— Méssant ! lui répondit Bébé Cody. Méssant môssieur ! »

Le chevalier se redressa et posa sa lame sur son épaule. Ni l’ignescence ni les déformations de son casque ne suffisaient à dissimuler ses remords.

« Ne M’en veUx PAs, dit-il enfin. BlÂme CeUx qUi nOUs onT mEnti. Et Ne t’inquIète pas : lEuR tOUr VienDra BiEn aSSez Tôt. »

Un souffle d’air brûlant le repoussa au-dessus du sol. Il s’éleva avec lenteur, comme porté par la main d’un dieu invisible ; autour de lui, la terre semblait vomir des volutes distordues de chaleur.

« Gruik ! » glapit Roger depuis le chapeau d’Opaline.

Vive comme l’éclair, elle bondit sur Bébé Cody, l’attrapa par les aisselles et plongea derrière une colonne effondrée.

Avec une déflagration finale, le chevalier sans nom décolla comme une flèche. De larges gerbes de feu accompagnèrent son envol. De son côté, Ézéchiel fuyait l’explosion, le Vénérable sur une épaule et Dust sur l’autre. La tête du jeune homme heurtait le sol à chacune de ses enjambées.

« Parce que ce type peut voler, en plus ? s’étonna Opaline, les vêtements fumants et les cheveux roussis. La vie est injuste.

— Non, protesta Bébé Cody à grand renfort de coups de pieds. Non !

— T’en fais pas, petite. Je ne le laisserai pas s’en tirer comme ça. Il paiera pour ce qu’il a fait .

— Tout va bien, tas de bras cassés ? » s’enquit Ézéchiel. Il masquait manifestement sa stupéfaction par une mauvaise humeur hors de propos.

Opaline profita de son passage pour lui coller Bébé Cody dans la barbe. Avant qu’il n’ait pu se plaindre, elle avait dégainé le grappin et tiré vers les hauteurs de Grouchon.

« Roger, appela-t-elle. Avec moi !

— Gruik, répondit le porcelet, juché au garde à vous sur son épaule.

— Mais !… » commença Ézéchiel.

Mais Opaline avait déjà pressé la détente, et la voilà qui s’envolait à son tour à la poursuite du chevalier brisé.

X-13 : L'Enfer
XI-2 : L'impression

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