X-9 : La répartie

Opaline suivit son regard, bien qu’elle sache déjà à qui s’attendre.

Une silhouette, épaisse et toute en armure ; l’autre, haute et mince, au crâne surmonté d’un paquet de dreadlocks noirs. Toutes deux se tenaient près de l’autel, baignées par la lumière dorée de la chapelle, comme deux envoyés célestes venus apporter la parole divine – si tant est que ladite parole se résume à une charge de plomb en pleine tête et à un coup d’épée en travers de la poitrine.

Durant un instant, Opaline n’osa y croire ; comment avaient-ils pu se matérialiser ainsi, sans un son, si proche d’elle ? Puis, elle se souvint : Dust avait la capacité de se téléporter comme bon lui semblait.

Sa respiration se bloqua, comme si l’espace d’un instant, son souffle refusait de rejoindre l’air extérieur ; là même où se tenait son bourreau, ainsi que celui de Samson. Mais si la vue du chevalier attisa immédiatement en elle les braises de la haine, c’est bien celle du jeune homme qui fit bouillir les reflux de son âme.

Les goules n’étaient pas seulement des créatures gourmandes et complexes à tuer : la plupart d’entre-elles étaient aussi terriblement rancunières, et Opaline ne faisait pas exception à la règle. D’autant que revenir de la frontière entre vie et mort, comme elle l’avait fait, était une pénible épreuve, aliénante tant pour le corps que l’esprit. Et à cet instant, à la vue de son meurtrier – car il l’avait bel et bien tuée, seul un habile jongleur de mots aurait pu le nier –, la goule sut que le repos lui échapperait tant qu’elle ne se serait pas elle-même vengée.

Son regard glissa sur le chevalier et son armure non plus cabossée, mais bien défoncée. On aurait cru qu’un troupeau de rhinocéros lui était passé dessus, quoique cette hypothèse fût moins absurde que celle d’avoir été terrassé d’un coup de massue géante.

Le chevalier se tenait sur ses jambes aux points de flexion plus nombreux qu’un individu normalement constitué, dans un équilibre précaire à mi-chemin entre l’ivrogne au bout du rouleau et l’enfant qui apprend à marcher. Il paraissait à peine conscient, pourtant, Opaline percevait en lui une rage tranquille, frémissant sous la surface de métal cabossé, comme le nuage qui dort avant un éclair de fureur.

Les deux groupes s’observèrent mutuellement, dans un silence de cathédrale – ce qui était fort à propos. Ce fut finalement Bébé Cody qui le brisa :

« Cosson, déclara-t-elle.

— Gruik », ajouta Roger. Peu furent nombreux à le comprendre, mais il était certain que le porcelet venait de proférer une insulte hautement provocatrice.

À l’écho de cette dernière réplique, Dust et le chevalier échangèrent un regard ; ou plutôt, le strabisme de l’un rencontra le casque cabossé de l’autre, déformé en un sourire béant et disgracieux. Puis, d’un seul mouvement, tous deux s’approchèrent ; Opaline se raidit, sur la défensive. Contre toute attente, les deux comparses n’affichaient guère d’hostilité : ils se contentèrent tout juste d’avancer, un pas après l’autre, dans leur direction.

Leur traversée de la chapelle parut durer une éternité ; Opaline l’employa à élaborer toutes sortes de stratégies valables afin de terrasser ses adversaires au plus tôt. Car si elle voyait Dust s’approcher de mouvements nonchalants, elle n’oubliait pas leur dernière rencontre, ni sa fourberie. Il s’était déjà téléporté derrière elle afin de lui tirer dessus à bout portant une fois ; rien ne l’empêchait de réitérer la manœuvre une seconde.

Bien que son regard demeurât rivé sur Dust, elle suivait les mouvements du chevalier du coin de l’oeil. Sa démarche pitoyable, saccadée et mal assurée ne laissait aucun doute sur la gravité de ses blessures ; l’état de son armure en attestait de lui-même. On aurait dit un pantin manié par un marionnettiste aux doigts cassés. Comment pouvait-il seulement tenir debout alors que toutes les règles de la biologie auraient dû le contraindre à un repos forcé ?

« Comment peut-il encore marcher ? souffla-t-elle à Ézéchiel. Il devrait être mort…

— Parlez pour vous », rétorqua le forgeron.

Opaline mobilisa toute sa répartie afin de le recadrer, toutefois, elle se trouva forcée d’admettre qu’il avait raison. Ce qui n’empêcha pas la même question de boucler à l’intérieur de sa tête jusqu’à ce qu’elle l’en chasse.

Je vous vengerai, Samson, se promit-elle. Par le peu de justice qui demeure encore en ce monde, je vous vengerai.

X-8 : Le plan
X-10 : La maison

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