X-8 : Le plan

Le regard d’Opaline se porta finalement à ses nouvelles armes. Elle dégagea l’arbalète de son étui, la soupesa, testa la prise ainsi que la visée.

L’arme était époustouflante d’ergonomie et de précision. Elle n’en avait jamais vu de telle, et n’ignorait pas que la valeur de l’objet excédait de loin la plupart de ceux qu’elle avait touchés au cours de sa vie ; y compris les inestimables reliques arrachées aux tombeaux de la plus haute noblesse. L’arme lui paraissait plus épaisse, plus encombrante que son ancienne arbalète à une main ; bien qu’au vu de ses finitions, Opaline n’avait aucun doute sur son potentiel meurtrier.

Mais cela suffirait-il contre le chevalier ? En temps normal, elle aurait parié sur un unique tir bien placé : aussi lourde et solide que paraissait son armure, Opaline avait eu tout le loisir d’en lister les points faibles… par-dessous le heaume, à la jointure des grèves, ou encore à l’arrière des spallières, là où le métal se dérobait à la faveur des articulations.

Toutefois, qu’il ait pu survivre à la colère de Cody remettait les choses en perspective. S’il avait survécu à un tel coup de masse, peu d’armes conventionnelles pourraient en venir à bout. Et toucher le mille n’y changerait rien.

Si Opaline touchait le mille, et là se dévoilait un tout autre problème : avec sa désagréable habitude à se changer en feu de joie ambulant, le chevalier constituait la pire des cibles. Comment viser convenablement quelqu’un dont la seule vision vous blessait le regard ?

La roublarde tira un carreau de rogerium de son carquois ; le projectile paraissait fait de verre teint de charbon, si tranchant que l’air chantait à son simple mouvement. Du coin de l’œil, elle remarqua qu’Ézéchiel l’observait avec une attention teinte d’appréhension.

« Qu’est-ce que vous en dites ? lâcha-t-il. Pas mal, non ?

— Cody a vraiment fabriqué ça ? s’enquit Opaline. J’ai du mal à y croire…

— Blblb », répondit Bébé Cody. Elle s’était désintéressée de la conversation depuis longtemps. Roger monopolisait désormais son attention, et elle tendait vers lui ses bras potelés pour tenter de le saisir.

« Un jour, reprit le forgeron, faudra que je vous cause de cette morveuse plus en détails. C’est la gamine la plus stupéfiante que j’ai jamais vue, et croyez-moi, j’en ai vu des terreurs, dans cette Tour.

« Alors ouais, c’est bien elle qui a bricolé ce bidule, même si je suis pas sûr d’avoir compris pourquoi – et elle non plus, à mon avis. Je crois que la mort de Samson lui a refilé des idées noires. Elle a dit avoir fabriqué ces trucs pour vous. Pour que vous tuiez le chevalier. »

Il baissa un regard pensif sur Bébé Cody.

« Je me demande encore… est-ce que tu savais déjà qu’il était pas crevé ? Tu savais qu’il faudrait terminer le boulot ?… »

L’enfant lui renvoya une moue curieuse.

« Et surtout, microbe, t’avise pas de me répéter que je suis moche ! Je t’ai torché le cul y a pas deux heures, je te rappelle, alors un peu de respect. Appelle-moi « papy » et fais-moi pas chier.

— Papy ? s’enquit Cody.

— Je suis si vieux… ! », se plaignit le Vénérable. Il semblait décidément souffrir que la moutarde montât au nez de son double du passé.

Pendant ce temps-là, Opaline observait son nouveau fouet. C’était de la belle ouvrage, souple comme du cuir et tranchant comme un rasoir ; lui aussi, surclassait sans trop de mal tous les instruments qu’elle avait pu manier par le passé. Mais elle se força à modérer son enthousiasme avant d’avoir pu le tester en situation réelle : de beaux outils ne garantissent pas un beau travail.

Ézéchiel boita jusqu’à la fenêtre et y glissa un coup d’œil.

« Ils devraient plus tarder, maintenant. C’est le moment de mettre un terme à toutes ces conneries, une fois pour toutes.

— J’ose espérer que vous avez un plan, répondit Opaline.

— Évidemment, que j’ai un plan !

— Sûr ? J’ai l’étrange sensation de vous voir improviser au fur et à mesure… »

Il allait répondre, quand la prise d’acier de Bébé Cody se referma de nouveau sur sa barbe. Avec pour conséquence immédiate de détériorer son humeur d’une irréversible manière.

« Gardez vos étranges sensations pour vous, vermine, maugréa Ézéchiel avec la hargne contenue d’un vieux cabot blessé. Je sais ce que je fais.

— Papy, l’appela Cody.

— Sûr de sûr ? insista Opaline. Vous êtes conscient que nous courrons au massacre, n’est-ce pas ?

— Mais oui ! nom d’une cochonne à moustache, qu’est-ce que vous pouvez me courir…

— Oui, vous en êtes conscient ; ou oui, nous courrons au massacre ?

— Vous commencez à me chauffer, Opaline ! » tonna le forgeron. Il avait bombé la poitrine pour se donner contenance, mais le nourrisson cramponné à sa barbe entamait sévèrement sa crédibilité.

« Ézéchiel… gémit le Vénérable.

— Ouais, on a compris : t’es vieux ! Je t’entends, hein. Me faire arracher l’esgourde m’a pas rendu sourd.

— Pour la dernière fois, arrêtez de vous dérober, s’agaça Opaline, et répondez sincèrement…

— Bon, voilà le plan, la coupa Ézéchiel : si les choses tournent pas, je m’occupe de Dust ; vous, de l’encuirassé. Ça vous va ?

— Ça me va… » répondit Opaline, stupéfaite.

Elle joignit ses mains, sans savoir si c’était pour applaudir le minimalisme de ce plan d’action, ou adresser une prière silencieuse à la déesse des goules, des fois qu’elle existât.

« Alors ! puisque tout le monde est content, si maintenant vous pouviez tous me foutre la paix, j’ai besoin d’un moment pour…

— Ézéchiel, supplia le Vénérable.

— Papy ! s’écria Cody.

— Mais quoi, vous deux, à la fin ? Je peux pas m’occuper de la vermine, du microbe et du croûton en même temps !

— Gruik », déclara Roger, péremptoire ; et le forgeron se figea.

Blanc comme un linge, il se tourna en direction de l’autel, vers lequel l’enfant comme le vieillard tentaient d’attirer son attention. Car debout, de l’autre côté de la pièce, se tenaient deux nouvelles silhouettes bien trop familières.

X-7 : Madame Microbe
X-9 : La répartie

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