X-7 : Madame Microbe

Opaline sentit une main mollassonne tirer sa manche ; le Vénérable ne cessait de la fixer d’un air implorant.

« Je vous en prie, Opaline. Vous devez m’aider à retrouver Constance.

— Comme si c’était le bon moment ! Pourquoi ne pas vous en occuper vous-même ?

— Je suis vieux », répondit le Vénérable. Une répartie sans conteste face à laquelle la roublarde ne put que s’incliner, non sans tiquer : le bonhomme n’aurait pas pu mieux s’y prendre s’il avait cherché à la manipuler, et elle avait le désagréable sentiment qu’il en jouait sans sourciller.

« Constance, cracha Ézéchiel. Pourquoi j’ai l’impression d’avoir déjà entendu ce nom-là ? »

Opaline se retourna pour lui répondre ; la réalité de la situation parut alors lui sauter aux yeux.

« Qu’est qu’on fait dans cette chapelle, au juste ? Vous m’avez emmenée là, chassé les frères rouges… Très bien. À quoi ça a servi ? »

Le forgeron posa l’index sur son nez cassé et grimaça. Il s’insulta de sa propre bêtise et répliqua avec hargne :

« Essayez pas de changer de sujet, vermine.

— C’est vous, qui essayez de vous dérober.

— Non. C’est vous !

— C’est vous ! » persista la roublarde. Son visage se fendit alors d’un sourire perçant. « À moins que vous n’ayez déjà oublié pourquoi vous m’avez amenée ici ? La mémoire vous échappe, peut-être ? Ah ! les affres de l’âge… »

Elle avait conscience de la grossièreté de son stratagème ; Ézéchiel mordit toutefois à l’hameçon avec la gloutonnerie d’une carpe affamée. Il parut s’étrangler avec ses jurons, lutta pour se redresser, les jambes tremblantes et Cody fusionnée à sa barbe.

« Quoi ? Vous me prenez pour un croulant, ou quoi ? J’ai encore toute ma tête, vermine. Je vous mets au défi d’en douter !

— Je suis vieux », gémit le Vénérable sans raison apparente. Le haussement de ton paraissait l’incommoder.

« Je cesserai d’en douter quand vous me l’aurez prouvé, reprit Opaline. Alors dites-moi : que sommes-nous venus faire ici ? »

Ézéchiel souffla du nez comme un cheval qui renâcle à la tâche. À contrecœur, il leva le doigt vers un panneau sombre fondu parmi les boiseries du mur.

« La porte de l’Étage est là. Ce sera notre issue de secours en cas de besoin. »

Opaline haussa les sourcils et s’engagea d’un pas décidé.

« Où vous allez, comme ça ? lui lança le forgeron. Attendez un peu, vous !

— Attendre quoi ? Que Dust et Palouf me réduisent en miettes ? Ils n’en ont qu’après moi ; plus tôt je serai partie, plus vite vous retournez à… ce que vous faites de votre quotidien. Comme taper sur des bouts de ferraille et insulter les gens, par exemple. »

Elle lui passa devant sans un regard. Elle posa la main sur la poignée et l’aurait doute actionnée si le forgeron ne s’était pas esclaffé :

« Qu’après vous ? Pauvre imbécile ! Vous vous êtes crue dans un bouquin qui porte votre nom, ma parole. Z’êtes qu’un prétexte pour que le taré en armure s’enflamme. À votre avis, il arrêtera d’emmerder le monde après vous avoir tuée ? Vous rêvez.

— Encore faut-il qu’il me tue. Et pour l’instant, le meilleur moyen de l’en empêcher est de disparaître.

— Non, grogna Ézéchiel, y a qu’un seul moyen de l’arrêter. » Il se désigna lui-même, fourbu et ensanglanté. « J’ai cinq cotes pétées, un coude en bouillie, un poumon perforé, un nez en ruine, une oreille en moins et une sangsue collée à ma barbe. » Il avait accompagné ces derniers mots d’un regard appuyé sur Bébé Cody. L’enfant lui renvoya un timide sourire, non sans babiller un « T’es mosse » appréciateur. « Va falloir me filer un coup de patte. »

Opaline fronça les sourcils. Quelque chose lui échappait.

« Vous voulez la mort de Palouf, maintenant ? »

Ézéchiel cracha un glaviot de sang de la taille d’un abricot.

« J’voyage dans le temps, si ça vous a pas échappé, et j’ai vu ce qu’il compte faire à cette Tour. Dans un futur proche, il en restera plus rien si on le laisse en liberté.

— Ce n’est qu’un simple d’esprit armé d’une grosse épée, murmura Opaline avec exaspération. Vous n’allez quand même pas me dire que la Sorcière sera incapable de l’arrêter ?

— Je me suis plus que bousillé le corps et l’âme pour cette mégère, grommela Ézéchiel, mais je sais encore flairer le sens du vent. Et il y a un truc pas net avec ce chevalier. Beaucoup de gars bizarres vivent dans cette Tour, croyez-le – mais ce gars-là, il est différent. J’aimerais vous dire que la Sorcière ferait qu’une bouchée de lui, sauf que c’est pas vrai.

« Déjà parce que Madame Microbe ici présente lui a collé la branlée de sa vie, et que la mégère est plus en état de se défendre. » Cody répondit à son air courroucé par un sourire radieux quoiqu’édenté. « D’autre part, parce que Madame Microbe elle-même n’est plus capable de nuire à autre chose qu’à ma barbe. Alors c’est pas elle qui va nous en débarrasser.

— Vous pouvez toujours essayer de jeter Madame Microbe à la tête de Palouf, suggéra Opaline. On ne sait jamais. Elle pourrait gagner.

— Non, grogna simplement Ézéchiel.

— Et si on demandait au cochon géant qui se trémousse dehors de l’écraser ? Ça devrait être facile pour lui, non ?

— Non !

— Et vos doubles du passé ? Ordonnez-leur de venir en renfort, qu’ils se rendent utiles pour une fois.

— Le chevalier de feu est apparu à travers toutes les temporalités connues, intervint le Vénérable. Chaque Ézéchiel doit faire face au sien. Ils ne nous aideront pas. »

Opaline laissa échapper un son entre le ricanement et le soupir. Pourquoi ces histoires de voyages dans le temps allaient toujours à l’exact inverse de ce qui l’arrangeait ?

X-6 : Le vieil ami
X-8 : Le plan

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