X-5 : Ézéchiel

« Vous n’êtes pas le plus vieil Ézéchiel », reformula Opaline, afin de s’assurer d’avoir bien compris.

Le sourire du Vénérable s’étira.

« Tout à fait.

— Et Ézéchiel ? s’enquit la roublarde. Vous dites qu’il l’ignore. »

Elle lança un regard en direction du forgeron, trop occupé à arracher le frère rouge à son banc de prière pour suivre la conversation.

« Je suis une de nos rares incarnations à connaître ce secret », assura le Vénérable.

Opaline saisit le prétexte pour poser la question qui lui brûlait la langue :

« Alors pourquoi le partager avec moi ? Quel intérêt de me raconter ça ? »

Le visage du Vénérable s’illumina de nouveau. Il était si vieux que ses traits pendaient comme des morceaux de chair flasques et distendus le long de ses os.

« Opaline… Savez-vous pourquoi la Sorcière a fait d’Ézéchiel un immortel ? » renvoya-t-il.

L’intéressée haussa les épaules. La réponse paraissait trop évidente pour ne pas être un piège ; ce qui ne l’empêcha pas d’y sauter à pieds joints.

« La Sorcière l’aurait immortalisé et asservi pour le punir de son audace.

— Cesse tes ragougnasseries, espèce de gougnafier, maugréa la voix d’Ézéchiel plus loin. Je suis ici pour te sauver. Tu vas te faire buter si tu ne quittes pas cet endroits fissa. Tu m’entends ? Mais arrête de gigoter comme une carpe, ma parole ! »

Le Vénérable gloussa. Opaline n’aurait su dire de qui, entre Ézéchiel et elle-même, il se moquait.

« Bien, Opaline, murmura-t-il. Très, très bien. C’est effectivement ce que pensent les Ézéchiel. La Sorcière aurait ouvert les portes de sa Tour et promis récompense aux voyageurs assez braves pour se frayer un chemin jusqu’à elle… Mais elle aurait condamné le plus vif d’entre eux à l’asservissement, pour le reste de l’éternité ? N’est-ce pas là une décision absurde ?

— Je l’ignore, répondit Opaline. Je ne suis pas la Sorcière.

— Non, murmura le vieillard. Sans doute pas… »

Une tension à peine perceptible mais bien réelle avait pris place entre eux. Ils se toisèrent tandis qu’Ézéchiel rossait proprement le frère rouge afin qu’il se tienne tranquille. Assis sur un tabouret adjacent, Bébé Cody assistait à la scène, le regard joyeux et l’applaudissement facile. La vague idée de soustraire l’enfant à la vue de ce spectacle de effleura l’esprit d’Opaline, mais les questionnements du Vénérable l’en détournèrent.

« Qu’est-ce que vous essayez de me dire ? s’enquit-elle en bloc. Assez d’énigmes, Vénérable. Allez droit au but, ou restez où vous êtes. »

Le Vénérable s’était probablement préparé à cette réaction, puisqu’il répondit tout aussi brusquement :

« Je partage ce secret avec vous, Opaline, car j’ai besoin de votre aide. Vous connaissez le premier voyageur. L’Ézéchiel originel. Vous l’avez rencontré, vous lui avez parlé. »

Opaline rajusta son chapeau et consulta Roger du regard. Depuis son épaule, le porcelet se fendit d’un « Gruik » perplexe.

« La Sorcière n’a jamais eu l’intention d’accorder l’immortalité au premier voyageur pour le punir, poursuivit le Vénérable. Au contraire. »

La roublarde secoua doucement la tête.

« Où est-ce que vous voulez en venir, bon sang ? Je n’ai pas la tête à vos histoires, Vénérable. Nous parlerons de tout ça une autre fois.

— Non ; maintenant, insista le vieillard.

— J’ai d’autres problèmes sur le dos ! s’emporta Opaline. Comme un duo de bouffons prêt à me réduire en charpie, par exemple. Vous pensez que c’est le bon moment pour me harponner avec vos vieilles légendes de la Tour ?

— Plus que jamais, rétorqua le Vénérable avec verve malgré son ton toujours paisible. Écoutez-moi un moment, Opaline ; je vous promets que vous n’aurez pas perdu votre temps. Au contraire : de nombreuses zones d’ombres qui ont pavé votre voyage s’en trouveront levées. »

Elle tourna involontairement les yeux vers Ézéchiel. Le forgeron se dressait au-dessus du corps inanimé du frère rouge, le teint rougi et le souffle court.

« C’est bon ? cracha-t-il. T’es calmé ? »

Elle revint au Vénérable. Il la fixait, l’air dénué d’intentions si ce n’était celle d’attendre sa réponse.

« Je vous écoute, s’entendit dire Opaline. Parlez-moi du premier Ézéchiel. »

Le Vénérable changea son bâton d’appui et passa une main dans sa barbe. L’ocre des vitraux s’y reflétait, comme les rayons d’un soleil d’or sur les vagues d’une mer d’argent.

« La Tour est un trop lourd fardeau pour une seule personne, reprit-il. L’intention de la Sorcière fut de faire de ce voyageur originel un apprenti plus qu’un serviteur. Un compagnon qui l’aiderait tant à bâtir la Tour qu’à la protéger. Le voyageur accepta sans rechigner, et devint en peu de temps le bras droit dont la Sorcière avait besoin pour tenir cette Tour droite.

« Le temps faisant, elle lui accorda l’immortalité, pour qu’il la suive dans son entreprise à travers les âges ; puis, un à un, lui transmit ses propres pouvoirs.

— Je commence à voir où toute cette histoire part en vrille, marmonna Opaline.

— Ça aurait dû bien se terminer, poursuivit le Vénérable, mais la Sorcière réalisa trop tard la part d’ombre dévorant le cœur de son protégé. Car avec les années et les responsabilités, il se fit plus hardi, plus entreprenant, jusqu’à vouloir renverser la maîtresse qui l’avait hissé jusque-là.

« Suite à un ultime désaccord, l’apprenti tenta d’assassiner son aînée. Il y parvint de justesse, et laissa pour toujours le corps de la Sorcière dans l’état de traumatisme qu’on lui connaît : maladive, affaiblie, quasiment infirme. Mais alors qu’il pensait la bataille remportée, la Sorcière reprit le dessus et le terrassa tant et si fort qu’elle détruisit totalement son corps. De l’apprenti, il ne resta rien de concret – mais son esprit, son âme, quelle que soit l’étincelle qui compose la flamme de la vie, demeura. Les immortels ne connaissent aucun repos.

— À qui le dites-vous », soupira Opaline. Elle fit craquer bruyamment sa nuque et grimaça de douleur.

Le Vénérable hocha la tête :

« Ne sachant quoi faire de l’esprit bouillonnant, revanchard et toujours capable de magie, la Sorcière le bannit hors de la Tour et l’emprisonna au fond de la crypte la plus mortelle du monde connu. Là d’où il ne pourrait jamais s’enfuir, là où personne ne pourrait l’atteindre. Exceptée une certaine goule qui a le don de briser l’incassable. »

Le Vénérable répondit au regard effaré d’Opaline par un petit sourire. Non loin, Ézéchiel souleva victorieusement le frère rouge du sol et le projeta par la fenêtre comme un malpropre. Bébé Cody éclata de rire, hoqueta et lâcha un rot sonore au point de faire trembler les vitraux de la chapelle.

X-4 : L'agenouilloir
X-6 : Le vieil ami

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