X-4 : L’agenouilloir

Opaline se retourna le plus lentement possible. L’envie de faire volte-face la démangeait, mais dévoiler sa surprise ne l’enthousiasmait guère.

Elle se retourna donc, sans se presser quoiqu’un peu raidement, et constata qu’aucun ennemi ne se tenait derrière elle.

Tout au plus un vieillard trop voûté pour ne serait-ce que lever la tête. Il répondit à sa surprise par un sourire bienveillant ; Opaline pouvait sentir son regard posé sur elle, quand bien même ses sourcils trop touffus l’obstruaient. Elle l’observa un moment, sans savoir quoi répondre. Était-ce sa bonhomie, son apparence avenante ou encore le soulagement de découvrir un vieux bonhomme inoffensif au lieu d’un Dust armé jusqu’aux dents ? Quoiqu’il en soit, et même si la roublarde avait appris à se méfier des apparences, elle s’autorisa à se détendre.

« Nous nous sommes déjà rencontrés ? » fit-elle avec un sourire interloqué.

Le vieillard secoua doucement la tête.

« Oui. Je suis là. »

Il pointa son bâton noueux vers Ézéchiel. Le forgeron errait toujours à travers la chapelle, appelant la porte d’un air agacé comme on appelle un chien un peu dur d’oreille.

L’attention d’Opaline revint à son interlocuteur, et elle se traita d’idiote. Cette carrure trapue usée par l’âge, cette barbe au soyeux surprenant, ce crâne dégarni…

« Vous êtes le Vénérable, dit-elle dans un souffle. On m’a déjà parlé de vous.

– Ooooh, se réjouit le dénommé. En bien, j’espère ? Oui ?

– Jamais en mal », répondit Opaline avec un bref haussement d’épaules. Le vieux bonhomme partit d’un rire qui se transforma bien vite en quinte de toux. La goule n’aurait su dire pourquoi, mais ce comportement l’attendrit.

« Ainsi, reprit-elle, vous êtes le premier Ézéchiel à avoir pénétré la Tour ? L’apparence mise à part, vous ne ressemblez en rien à l’autre bourrique. Vieillir vous a rendu moins mal embouché, peut-être ?

– Non… souffla le Vénérable.

– Non ? Vous voulez dire qu’Ézéchiel ne s’arrangera pas avec l’âge ?

– Non : je ne suis pas le premier Ézéchiel. »

Un vacarme s’éleva de l’autre côté de la salle. Ézéchiel avait chuté et s’était malencontreusement rattrapé sur un banc ; lequel avait fait basculer celui qui le précédait, qui lui-même avait percuté le banc suivant. Et ainsi de suite jusqu’à ce que l’effet domino ait achevé de mettre à terre le peu de mobilier de la salle.

« Par toutes les moustaches », maugréa le forgeron. Il se redressa, partagé entre la douleur de ses blessures convalescentes, et celle d’un Bébé Cody agrippé à sa barbe comme un chat à des rideaux neufs. « Qu’est-ce que tu fous ici, toi ? Allez, sors de là ! »

Il s’adressait au frère rouge recroquevillé sous les bancs, dont la cheville l’avait fait trébucher. Ni une ni deux, il attrapa l’impoli par les jambes et l’extirpa de sa cache comme un sac à patates. Le malheureux se confondit en plates supplications et en sanglotantes excuses, ou l’inverse, ce qui ne l’empêcha pas de raffermir sa prise sur l’agenouilloir.

Opaline arracha son regard à la scène et tâcha de poursuivre, malgré les cris dont résonnait la chapelle :

« Ézéchiel m’a pourtant dit que vous étiez sa variation du passé la plus ancienne parmi toutes celles qui parcourent la Tour. Aurait-il menti ?

– Non, répéta le Vénérable. Il y a une différence entre ignorer et mentir. L’un d’entre nous appartient à cet endroit depuis plus longtemps que moi encore ; depuis si longtemps que peu s’en souviennent. »

La roublarde secoua la tête, incrédule. Quelque chose paraissait lui échapper : il existait un autre Ézéchiel plus âgé que le Vénérable, certes. Mais encore ? Quelle était l’utilité de cette information ? Si Opaline demeurait une étrangère aux yeux de la Tour, elle avait rapidement compris qu’Ézéchiel et ses doubles y occupaient une place prédominante, parmi tous les gouvernements, guildes et autres cultes qui se formaient au gré des Étages. Tout un chacun connaissait le forgeron, ne serait-ce que pour la place qu’occupait un de ses doubles à l’entrée de la Tour. Là où l’un des Ézéchiel était chargé d’accueillir les voyageurs (quoique « leur faire amèrement regretter d’avoir posé un pied à l’intérieur » serait mieux approprié.)

Ézéchiel était également associé au Consulat de Port-Marlique, la plus grande cité de la Tour. La garde et lui-même entretenaient de juteuses relations commerciales ayant pour objet la vente d’armes et d’équipements. Par ailleurs, on savait le forgeron très influent auprès des gouvernants de la ville, puisque la Sorcière l’envoyait souvent comme porte-parole quand elle n’avait guère le temps de traiter avec les communs.

Enfin, il demeurait d’abord et avant tout le serviteur et l’exécutant de la Sorcière. Qu’il s’agisse de représenter ses intérêts au quotidien, de veiller à l’équilibre des pouvoirs à la tête de chaque Étage, de lutter contre les menaces à la Tour ou simplement d’accomplir les taches qu’elle lui confiait : Ézéchiel était là. De tous temps, partout : et pour quelqu’un comme Opaline, c’était devenu une évidence plus qu’un constat.

Puis, il y avait le Vénérable : peu de choses circulaient sur lui, mais il était de notoriété qu’on appelait ainsi le plus âgé des Ézéchiel. C’est du moins ce que prétendait Ézéchiel lui-même – ou tout du moins, la plupart de ses variations temporelles les plus communes.

X-3 : L'autre oreille
X-5 : Ézéchiel

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