X-3 : L’autre oreille

« Pignoufs ? s’étonna Opaline. Quels pignoufs ?

— Quels pignoufs ! Dust et son chevalier chéri, pardi ! »

Les lèvres de la goule se réduisirent à un mince et sinistre trait.

« Dust ? Il est ici ?

— Un peu, qu’il est ici, grommela Ézéchiel. Et c’est jamais bon signe : à chaque fois que ce morbaque se pointe, c’est pour emmerder les gens et exploser des trucs.

— Des trucs, murmura sombrement Opaline.

— Ouais, des trucs. Et croyez-moi que s’il vous recroise, il vous flanquera une telle raclée qu’il aura plus rien de vous à régénérer.

— Pas si je le mange avant. Et croyez-moi, notre dernière rencontre m’a donné faim. Vraiment faim. »

Le forgeron s’immobilisa et toisa la goule du haut de son mètre cinquante-deux.

« Vous écoutez ce que je vous dis, au quoi ? Ce mec vient d’un Étage peuplé de bestioles sanguinaires, il a appris à tuer avant d’apprendre à parler. Pas étonnant qu’il soit devenu le pire chasseur de primes de la Tour en quelques semaines – il sait exactement comment se débarrasser de toutes les sortes de monstres, même les plus coriaces : démons, morts-vivants, extra-terrestres, dragons – c’est son job, d’en faire de la pâtée !

« Et même si c’était pas le cas… Il possède une technologie qui dépasse de loin vos joujoux pointus, son corps est infesté de machines de la taille d’une poussière qui aiguisent ses sens et ses réflexes, et cet enfoiré peut se téléporter, en plus ! Il fera qu’une bouchée de vous. La leçon de la fois dernière vous a donc pas suffi ?

— Je suis du genre à apprendre lentement… » répondit Opaline. Le soupir d’exaspération du forgeron lui décrocha un sourire tout en canines.

Ils parvinrent aux abords de la chapelle. La luminosité baissait peu à peu, mais l’océan de nuages masquait tant et si bien le soleil qu’on ignorait où il se couchait.

« De toutes façons, vous êtes cuite, reprit Ézéchiel. Dust est en route pour vous faire la peau, et avec tout le respect que j’vous dois, je m’en tartine la rondelle avec du plomb fondu. Non, ce qui est vraiment gonflant, c’est que l’autre manche à balai l’accompagne. Et cette fois, pas de Cody pour lui remettre les idées en place à coup de massue. » Opaline se raidit, le regard alerte comme une lionne flairant sa proie. « Vous vous souvenez de lui, pas vrai ? reprit le forgeron. Le chevalier en mousse, là, celui-là même qui se trimballe avec une épée plus grosse que mon cul et scande à qui veut l’entendre qu’il sert les dieux.

— Palouf, grinça Opaline. Il a survécu ? Moi qui pensais que Cody lui avait réglé son compte…

— Ouais ? Ouais. On commence à être pas mal, par ici, à être coriaces à buter. Mais faites un tour dans le futur, et vous verrez que d’ici quelques jours, le chevalier rincé sera le seul d’entre nous encore debout. »

Depuis leur campement, les frères rouges levèrent vers la goule un regard suspicieux sans oser pousser leurs observations plus loin.

« Mêlez-vous de ce qui vous regarde, bande de tafioles ! » leur lança tout de même Ézéchiel, ce qui eut le don de faire rire Bébé Cody aux éclats. Puis il claudiqua en direction de la chapelle avec des gestes rendus saccadés par ses blessures. Était-ce la douleur ou la nervosité, Opaline n’aurait su dire, mais la mauvaise humeur déjà fameuse du forgeron était en passe d’entrer dans la légende.

D’un coup d’épaule, il défonça plus qu’il n’ouvrit l’entrée de la chapelle et s’y engouffra, la roublarde à sa suite.

Elle s’immobilisa sur le seuil, soufflée par ce qu’elle y vit. Sa carrière l’avait déjà menée jusqu’à un certain nombre de lieux sacrés. Elle ne s’était jamais sentie à l’aise en ces endroits, sa nature impie rejetant leur essence par tous les pores de sa peau. Pour autant, elle s’était toujours permise de leur reconnaître une certaine beauté – la plupart étaient construits avec goût et richesse, meublés des plus ouvrages les plus raffinés et décorés d’inestimables effigies et de peintures de maîtres qui marquaient de leur pinceau l’estampe du temps.

Ici, rien de tout cela – et pourtant, la chapelle recelait la même splendeur que le plus somptueux des sanctuaires. Fi de la richesse, fi de l’opulence : ce bâtiment-ci se contentait tout au plus de quelques menues attablées, d’humbles poteries et d’un cathèdre en bois brut posé à même le sol. Mais quelque chose dans la lumière, sur la dorure des particules de poussière en suspension, capta son attention par-delà les apparences.

Un mélange de teintes douces, ocres et chatoyantes se mêlaient sous ses yeux, depuis la timide lueur filtrée par les splendides vitraux, jusqu’au sol de marbre entretenu avec soin. Une splendeur si délicieuse pour le regard qu’Opaline dut se forcer à cligner des paupières afin de ne pas s’assécher l’œil. Le temps était suspendu, ici ; suspendu aux rayons du soleil couchant que l’on voyait fendre l’espace comme des lames de lumière.

Suspendu également aux murmures mélodieux dont s’imprégnait l’air, comme si en quelque époque lointaine et fantasmée, du temps des dieux justes et des hommes bons, un chorus eut un jour entonné ce chant que l’atmosphère refusait de laisser partir depuis.

Opaline demeura subjuguée, frappée sur place par la touchante beauté du lieu tant que par les sentiments contradictoires qui se battaient en elle. Les cris des frères rouges chassés par Ézéchiel n’ébranlèrent même pas son hébétude, tant et si bien que le forgeron lui flanqua un coup de coude dans le ventre :

« Eh bé ? On dirait qu’z’êtes à deux doigts de chialer ! Vous arrive quoi, encore ?

— Les chants, répondit Opaline en un murmure, sans oser élever sa propre voix de peur de les interrompre. Les chants, répéta-t-elle devant le regard méfiant du forgeron. Vous les entendez ?

— Quels chants ? rétorqua-t-il. Y a personne ici à part vous et moi.

— Gruik.

— Et Roger, évidemment.

— Pla ! s’écria Bébé Cody, ses petits bras dodus tendus vers Opaline.

— Et Cody, oui, voilà. »

Opaline ne leur accorda pas plus d’intention. Le regard levé comme si elle cherchait à capter la vision furtive d’une manifestation quelconque, la respiration contenue.

« Pourtant, je les entends… souffla-t-elle au bout d’un moment.

— À la bonne heure, rétorqua Ézéchiel en roulant des yeux. Maintenant… » Il se figea. Son regard longea le mur de droite, puis celui de gauche, avant de revenir au premier. « Hé… Oh… Mais où qu’elle est ? J’la vois pas… J’étais certain de l’avoir vue ici. »

Jurant et pestant, le forgeron ronchon boita vers le fond de la chapelle. Opaline gardait le regard levé, incapable de s’arracher à la sérénité lumineuse des lieux.

« Qu’est-ce que vous cherchez ?… murmura-t-elle d’un air absent.

— La porte, nom d’un p’tit cochon ! La porte du prochain Étage ! Elle est ici – pour quelle autre raison vous pensiez que cette bicoque tient encore debout ? Où est cette foutue porte ? marmonna-t-il tout seul dans sa barbe. Oh là ! Porte !

— Gruik, soupira Roger à l’oreille d’Opaline.

— Comme on se retrouve… » souffla quelqu’un à son autre oreille.

X-2 : Les pignoufs
X-4 : L'agenouilloir

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