X-2 : Les pignoufs

Le forgeron prit à son tour congé – il n’avait aucune inquiétude pour le Vénérable ; les frères rouges sauraient garder un œil sur lui – et s’éloigna du rempart. Il erra au hasard des ruines, évitant les éboulis qui lui barraient la route et les groupes de frères rouges occupés à fouiller les lieux.

« Je suis fatigué, grommela-t-il. Vivement qu’on se casse d’ici.

— Gruik, approuva Roger.

— Bientôt, ouais. Bientôt. Plus qu’un dernier truc à faire. J’espère juste que ces manches à balai du monastère ne viendront pas nous mettre des bâtons dans les roues.

— Gruik, l’avertit Roger.

— Ben, quoi ? Ils se rendent même pas compte que je suis ici pour les aider, c’est dingue ! On dirait qu’ils me jugent responsable de ce qui s’est passé.

— Gruik, l’avisa Roger.

— Qu’est-ce que j’y peux, moi, si Cody a décidé de se mettre sur le groin avec la Sorcière ? T’as vu ma tronche ? T’as pas l’impression que j’ai un peu trop morflé pour être complice de ce foutoir ? »

Roger posa un regard circonspect sur le visage dévasté du forgeron.

« Gruik », rétorqua-t-il alors.

Ézéchiel allait répondre à cette répartie renversante, quand une paire de petites mains empoigna ce qui restait de sa barbe.

Il baissa les yeux et croisa le regard contrarié de Bébé Cody. Les joues rondes, la moue boudeuse, elle le fixait droit dans les yeux comme un fonctionnaire qui entend dire du mal des services publics. Les vagues de l’horreur se déversèrent sur les rivages d’Ézéchiel.

« T’es mosse », déclara-t-elle. Son cheveu sur la langue semblait avoir poussé au cours des dernières heures.

— Ho-là, doucement avec cette barbe, microbe. Déjà qu’y m’en reste pas beaucoup, tu voudrais pas en plus me la…

— T’es mosse ! protesta Bébé Cody, plus fort.

— Aïe ! Doux Grouchon, non ! AOOOOOWH ! Au secours ! »

Quelle ne fut pas sa surprise de voir quelqu’un voler effectivement à son secours et sauver sa pilosité des menottes potelées (mais à la poigne déjà stupéfiante) de Bébé Cody. Intriguée, cette dernière lâcha sa prise et se laissa porter.

« Ah, ah… souffla Ézéchiel, qui paraissait avoir vu toute sa barbe lui défiler sous les yeux. Ah ! fit-il en découvrant l’identité de son mystérieux héros.

— Oy », le salua Opaline.

Bébé Cody leva ses immenses yeux bleus vers la femme, considéra son regard froid et décida subitement, pour une raison connue d’elle seule, qu’elle l’aimait.

« Pla ! se réjouit-elle.

— J’ignorais que les morveux rétrécissaient au lavage, lui répondit pensivement Opaline.

— La goule ! s’étrangla Ézéchiel. Je vous croyais morte. » Elle lui adressa un regard entendu. « Morte pour de vrai, je veux dire.

— Pas mon truc. Je suis trop fainéante pour mourir pour de vrai. »

Elle rendit Bébé Cody au forgeron – il s’en empara avec toute la prudence que la préservation de sa barbe requérait – et balaya les environs d’un regard sourcilleux.

« Il s’est passé deux ou trois trucs pendant que j’étais là-dessous, non ?

— Deux ou trois, admit Ézéchiel. C’est un peu long à expliquer.

— Gruik », résuma Roger.

Stupéfaite par la capacité de concision du porcelet, Opaline haussa les sourcils.

« Dire que j’ai raté un combat entre Cody et la Sorcière… Je savais que j’aurais dû m’évader plus tôt !

— Vous vous êtes évadée du dédale sous le monastère ? s’étonna Ézéchiel. C’était pourtant l’un des plus redoutables labyrinthes de toute la Tour… Les frères rouges s’en servent – euh, s’en servaient pour élever le sens de la survie de leurs disciples au summum de leur potentiel. Seuls ses gardiens sont capables de s’y retrouver…

— Ah, oui ? bâilla la goule. Je me disais bien, que les gars avaient l’air surpris de me revoir. Pauvres d’eux !

— Comment ça ? ‘leur est arrivé quoi ?

— Ils reposent en paix », répondit distraitement Opaline, une main posée sur son ventre arrondi.

Le forgeron n’eut guère l’occasion de s’indigner : comme souvent à cet Étage, le sol se mit à trembler. Par-delà les collines, loin en direction de la forêt, une masse titanesque se dressa au-dessus des feuillages et leva un groin colossal dans les airs.

« Grouk », dit-elle – et son divin grouinement s’entendit par-delà la dense végétation et les plus hautes cimes du monde.

Opaline, Ézéchiel, Bébé Cody et Roger virent le dieu cochon étirer son impensable corps au-delà du sommet de la montagne et l’enjamber comme une simple butte.

« Je devrais probablement m’étonner, fit remarquer Opaline, mais on n’est plus à ça près. » Elle n’avait, s’il faut le rappeler, jamais vu Grouchon de sa vie.

Ézéchiel lui attrapa le poignet et l’attira vers les ruines.

« Bon, si le gros lard s’est mis à bouger, c’est qu’on n’a plus beaucoup de temps. Venez avec moi.

— Je veux bien. Mais pourquoi ?

— Pas de questions, suivez-moi, c’est tout. » Il s’interrompit. « Ah… et prenez ces armes avec vous. Ça servira. »

Le forgeron lui fourra dans les mains l’arbalète effrayante et le fouet hérissé de pics. Opaline accepta les présents, l’air incertain.

« Je n’ai jamais vu d’arme comme celles-là… C’est vous, qui les avez faites ?

— Pas moi. Cody.

— Certes. Cody », répéta Opaline. Elle aurait pu prononcer « Vous avez pété les plombs » qu’elle n’aurait pas employé un ton différent.

« Pas le temps de parler ! s’emporta Ézéchiel. Suivez-moi. Ah, et prenez ça aussi. »

Il lui remit le grappin de Cody. La roublarde retrouva avec joie la prise agréable et souple de l’engin.

« J’en aurai plus besoin qu’elle de toute façon, j’imagine. Vous pouvez me dire sur quel genre de champ de bataille vous comptez m’envoyer ?

— Pas le temps. Faut pas traîner. Ah ! et prenez ce cochon avec vous.

— Euh, répondit Opaline.

— Gruik », insista l’intéressé, qu’Ézéchiel tenait à bout de bras. Résignée, Opaline l’accepta.

« Cette arbalète est vraiment légère, fit-elle remarquer, pourtant c’est bien du métal. Et le fouet est la même matière… Qu’est-ce que c’est ?

— Du rogerium. Trop long à expliquer.

— Gruik, synthétisa Roger.

— Voilà, oui. Maintenant, plus de parlotte ! On y va.

— D’accord, mais en quoi marcher vous empêche de m’expliquer ce qui se trame ? »

Le forgeron porta un regard soucieux en direction de la chapelle, dont le toit pointait par-dessus les décombres du monastère.

« Ils sont bientôt là, grommela-t-il. Ces deux énormes pignoufs vont arriver d’un instant à l’autre. »

X-1 : Le gâchis
X-3 : L'autre oreille

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.