X-13 : L’Enfer

Seul le souffle chaud et rassurant du Groin lui répondit. Puis, le crissement du métal s’éleva : le chevalier brisé s’avançait vers Grouchon.

Opaline vit le Vénérable resserrer des mains arthritiques sur son bâton, crispé à l’idée que l’homme en armure s’approche du dieu. Ce dernier se plaça entre Opaline et Ézéchiel, sans agressivité. Le casque toujours levé vers le monumental Groin.

« Un diEu… répéta-t-il.

— Un dieu, ouais, reprit Ézéchiel. C’est quand même pas dur à paner. Alors qu’est-ce que tu en dis, bonhomme ? Les injustices manquent pas à travers la Tour, tu sais. Y a de la veuve, de l’orphelin et du cochon à sauver par ici. Tout un tas de gens qui auraient bien besoin qu’un solide gaillard comme toi place sa lame à leur service – et pas dans la tronche de ceux qui t’ont rien fait.

« J’ai du boulot pour toi, une plâtrée de quêtes à te confier, tellement que l’intérieur de ma tête est plus un bordel de panneau d’affichage qu’autre chose. C’est toi qui vois. Mais décide-toi : tu veux être qui, dans l’histoire ? Le fumier que tout le monde déteste, ou le gars qui suit le droit chemin ? »

Opaline sentit ses bras se décrocher de ses épaules. Quelques insultes et une offre d’emploi : était-ce là le sort que réservait le forgeron au meurtrier de Samson ? Elle posa un regard sans équivoque sur Ézéchiel ; il renvoya en retour une moue apaisante.

Le chevalier brisé avait levé sa main aux doigts tordus vers le Groin. Opaline s’écarta de lui avec dégoût et marcha droit vers le forgeron, le pas lourd et vindicatif.

Mais avant qu’elle n’ait pu déverser le fond de sa pensée sur lui, le bruit d’une épée coulissant dans un fourreau s’éleva. Opaline fit volte-face et dégaina son arbalète du même mouvement ; alors qu’elle s’attendait à voir le chevalier lui fondre dessus, elle réalisa qu’il n’avait pas bougé de sa place. Et pourtant la lame de son espadon, émoussée et par endroits fracturée, fendit les airs.

« Non ! » coassa le Vénérable, ses vieilles cordes vocales incapables d’émettre plus qu’un cri rauque.

L’arme plongea à travers la peau rose et douce du Groin. Le sol alors calme et immobile, s’agita d’un violent soubresaut. Aussi infime que fût l’épée par rapport à la carrure du dieu, celui-ci s’ébroua comme si un tison chauffé à blanc géant l’eut touché.

« Grouk », dit Grouchon – et dans son grouinement perçait une terreur mêlée d’incompréhension. Le Groin quitta le sol, et le ciel s’assombrit d’une nouvelle voûte, celle du dieu redressé sur ses pattes arrière avec un mouvement lent et lourd.

Il ne put maintenir sa position bien longtemps, tant la gravité rendait éprouvant le port de sa propre masse ; et bientôt, la voûte fondit vers le sol à une vitesse vertigineuse.

« Bonté divine, souffla le Vénérable.

— Bordel de merde, s’extasia Dust.

— Cassos ! » préconisa un Ézéchiel filant ventre à terre.

Chacun s’apprêta à fuir de la façon la plus judicieuse qui lui semblait – Roger s’était simplement dissimulé dans la barbe d’Ézéchiel. Toutefois, au lieu d’écraser sur eux sa terrible masse, Grouchon reposa ses pattes sur le sol le plus délicatement du monde, avec comme seule conséquence le soulèvement du plus gros nuage de poussière que ce monde ait connu. Si grand, même, qu’une purée de poix sèche et grise semblait s’être levée sur les ruines du monastère.

Massif et majestueux, le Groin franchit alors la brume et regagna l’exact emplacement qu’il occupait avant de se faire frapper.

« Il revient ? s’étrangla Opaline. Pourquoi ? N’a-t-il pas compris que… ?

— Il ne peut pas, gémit le Vénérable, désemparé. Il ne peut pas comprendre. »

Le chevalier brisé campait sur ses positions, l’arme dressée, prêt à porter un nouveau coup au Groin.

Opaline et Ézéchiel – ainsi que Roger et Cody, respectivement cramponnés au chapeau de l’une et à la barbe de l’autre – bondirent d’un seul mouvement. Mais le ciel se déchira soudain d’une intense lumière venue du soleil ; perçant les nuages et la brume comme un poignard fend un linceul, ses rayons frappèrent le chevalier de plein fouet. Le choc repoussa Ézéchiel, le Vénérable, Dust et Opaline aux alentours.

Celle-ci roula parmi la poussière et les ruines jusqu’à heurter une colonne de pierre. À demi assommée, elle releva le nez juste à temps pour apercevoir l’armure gorgée d’un feu épais comme la lave.

« Palouf ! » hurla-t-elle.

Trop tard ; la lame mordait encore le dieu. Et non contente de percer sa peau, elle y ouvrit une balafre excessivement béante, gouffre de chair meurtrie cerné de couenne calcinée.

« Grouk », dit Grouchon.

Rendu fou par une douleur saturant l’atmosphère, il se dressa de nouveau et s’éleva par-dessus les montagnes. Sa souffrance, en totale disproportion avec l’apparente gravité de ses blessures, était telle qu’Opaline la ressentit traverser les pores de sa propre peau, mordre sa chair et heurter ses os. Elle repoussa le sol et se redressa malgré les tremblements dont s’agitait la terre.

« Qu’est-ce que vous avez fait ? s’écria-t-elle. Non, ne répondez rien… Je ne veux plus vous entendre. Je vais vous tuer, Palouf. »

Le chevalier observait le dieu tourmenté dans un état d’hébétude apathique.

« NE m’appElez pas ComME çA, mOnstRe.

— Je vais vous tuer, espèce de fumier, rectifia Opaline. De quel droit levez-vous l’épée contre la seule personne qui ne vous ferait jamais de mal ? »

Sur ses jambes mal assurées, il se tourna vers Opaline et lui offrit la vision de son hideux sourire métallique. L’aura dégagée par son armure était telle qu’elle semblait repousser les alentours, comme un bouclier de chaleur et de lumière que seule une main d’acier pouvait franchir.

« CecI n’Est Pas uNe PersOnNe, tonna-t-il, maIS uNe AboMinaTIon. ToUt CoMme VOus, cOMme ÉZéchiEl, cOmme lA SorCièrE : aiNsi qUe touS cEux qUi se préTEndEnt au-DeSsUS des hOmmEs. MAis Le règNE Des idOles TOuche à sA fiN. »

Les traits d’Opaline se tordirent en un horrible masque. Toutefois, seul le calme habitait sa voix lorsqu’elle prit la parole :

« J’espère de tout mon cœur que Dieu existe, qu’il vous fasse brûler en Enfer pour ce que vous avez fait.

— NoUs brÛleRionS eNsemBle. VOus n’Êtes qU’un MOnstrE.

— Et vous êtes fou à lier. »

Un rire mécanique retentit.

« VoUS vOulez qUE Je voUs paRLe dE fOLie ? Que DiTES-voUs dE ce pauVre aBrutI de SamsoN ? Je mE sUis rallIÉ à Lui eN cRoyAnt NaïveMent L’accOmpAGner veRs la reCoNquÊte dU trôNe ; or, jE n’aI fAIt qUE gÂchEr mA loYautÉ pOuR le cAprIce d’un soUs-hoMmE. SaMson N’étAit guèRe Plus que l’oMbre d’ELirac. Une vermINE sanS AmbitIon ni volOntÉ. N’Est-Ce paS là, LA vrAie FoLIE ? TOutes cES PeinEs, toUS ceS espoiRs rÉduIts À néAnt, eT PouR quoI ?

— Ce n’était pas de sa faute si vous êtes stupide. Arrêtez de jacasser et dites une fois pour toutes ce que vous voulez, qu’on en finisse. »

Le chevalier brisé baissa les yeux sur sa lame. La chaleur aurait dû faire fondre son métal en un rien de temps ; pourtant, elle paraissait plus solide et mortelle que jamais.

« JaMAis jE n’AuraiS Dû mE déToUrnEr De moN vÉRiTaBle ObjEctif. Ma venUe à La ToUr n’ÉtAIt moTiVée quE par le rÉtAbliSsEment dE L’éQuiliBre De Ce mOnde déPrAvÉ. La ToUr de lA SorciÈrE : voiLà BieN Un fléAu donT L’HumanITé doiT Être sAuvÉe, qu’eLle lE veUille ou nOn. »

X-12 : Le pardon
XI-1 : Pareils

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