X-12 : Le pardon

Quoique limité, son vocabulaire ne l’empêcha pas de choisir les exacts mots qu’Ézéchiel avait besoin d’entendre ; il leva à son tour sa grosse paluche couturée de cicatrices et de brûlures, et la posa sur le Groin.

… avant de la retirer avec un cri de surprise. Il observa ses doigts comme s’ils venaient de tomber ; pourtant, ils n’affichaient ni blessure, ni brûlure, ni aucune ses anciennes cicatrices. La peau était toujours grossière et calleuse, quoique désormais vierge de ses blessures récentes et passées.

Ézéchiel baissa un regard rond sur ses avant-bras. Le reste de son corps avait connu la même faveur : son oreille droite avait repoussé ; le trou perforant sa poitrine s’était refermé ; sa barbe, à présent épargnée de tout outrage et des mauvais traitements de Bébé Cody, avait regagné son soyeux légendaire.

« Par toutes les moustaches…! s’étrangla-t-il. Le gros lard peut faire ça ?

— Il peut faire ça, confirma le Vénérable.

— Gruik, entérina Roger, la poitrine bombée de fierté.

— Oh », laissa échapper Opaline. Songeuse, elle imagina toutes les heureuses perspectives qu’offrait un cochon guérisseur, pour la prochaine fois où quelqu’un lui ferait sauter la cervelle.

« Pas mal ! s’enthousiasma Dust. Il pourrait remplacer mes jambes mécaniques par des vraies ? Et faire repousser mon bras ? Et mes yeux ? Et mes…

Maître Dust, intervint Vidocq à son oreillette, épargnez-les de la liste exhaustive de vos parties synthétiques ; vous en aurez pour la nuit.

— Il le fera si tu le lui demandes, répondit tranquillement le Vénérable. Tel est Grouchon. Sa générosité et sa bienveillance n’ont pas de limite. Il aide sans distinction : cochons, humains… goules. »

Il avait prononcé ce dernier mot avec un coup d’œil à l’attention d’Opaline. La roublarde s’était en effet faufilée à ses côtés afin d’effleurer le Groin.

Au simple contact du bout de ses doigts contre la peau rêche et grise, elle se sentit gagnée par une brève vague de chaleur ; et immédiatement, sans autre manifestation, l’ensemble de son corps fut soulagé de tous les désagréments, des innombrables petites gênes qui contribuent à rendre la chair fatiguée pénible à supporter.

Elle recula, abasourdie, et leva ses mains devant son visage ; ses membres lui parurent si légers qu’elle ne les sentait presque plus. Le poids de sa malédiction se dissipa : même si elle savait qu’il en faudrait plus que ça pour l’en débarrasser, elle perçut une mutation radicale de sa maladie, la transformation de quelque chose de fondamentalement malsain en un fardeau plus tolérable.

Puis, elle comprit : le contact du Groin ne l’avait, non pas libérée du mal qui la tenait hors du cercle de l’humanité, non… Opaline était morte il y avait de ça bien longtemps, elle ne pouvait plus être sauvée, pas même par Grouchon.

En revanche, non content de soigner l’infinité de petites blessures et de lésions qui attendaient toujours leur tribut de chair humaine afin de se reconstruire, le dieu l’avait soulagée d’un fardeau bien plus lourd : celui de la culpabilité, du poids de ces existences sacrifiées sur l’autel de sa propre survie. Grouchon lui avait offert ce qu’elle n’avait jamais trouvé la force de s’accorder à elle-même : le pardon.

Opaline avait toujours ressenti la plus profonde révulsion à l’égard de ce qu’elle était et des atrocités que la faim la contraignait à accomplir ; et pour cela, elle ne se pardonnerait pas d’être en vie. Certes, elle tâchait de tromper sa culpabilité en chassant les criminels sans lesquels, se disait-elle, ce monde se porterait bien mieux. Mais sa conscience n’avait de cesse de la tourmenter, jamais rassasiée : manger un être humain restait manger un être humain, qu’importe le contexte et la personne. L’horreur, même maculée de chevalerie, demeurait intacte.

Mais tandis qu’au fil des morts et des années ce poids s’était aggloméré en une masse compacte et indissociable de sa personne, un simple contact avec Grouchon l’en avait épargnée. Cette pesanteur si familière, inhérente à sa propre condition, s’évapora, chassée comme l’eau tiède nettoie la crasse des épaules du voyageur fatigué.

Opaline eut l’impression d’émerger à la surface d’eaux opaques sous lesquelles elle essayait de respirer depuis toujours ; et à ses yeux, le monde apparut tel qu’elle ne l’avait guère observé depuis le jour où son existence lui avait été arrachée.

La sensation d’humanité lui revint et l’émut aux larmes, comme une odeur d’enfance oubliée. Elle se recula, le nez faussement levé vers Grouchon pour masquer l’humidité baignant ses yeux au regard de tous. Ce qui ne l’empêcha pas souffler un « Merci » des plus sincères à l’attention du dieu cochon.

« Grouk », dit Grouchon. Opaline n’avait toujours pas la moindre idée de ce que le grouinement signifiait, toutefois, il lui semblait qu’au-delà des sons perçus par ses oreilles et traités par son cerveau, se trouvait un message universel et intemporel qu’aucune parole n’aurait pu correctement retranscrire.

Désormais revigoré par l’énergie divine – et donc plus ronchon que jamais –, Ézéchiel bouscula le chevalier en armure d’un coup de son ventre rebondi.

« Maintenant, dis-moi, tête de casserole : toi qui est censé servir les dieux, tu vois bien que celui-là n’a aucune dent contre la goule. Non, mais regarde sa tronche : on l’aurait crue sortie de sa tombe y a pas deux secondes, et maintenant elle a la bouille d’une gamine de vingt ans ! C’est pas signe que le divin porcin est de son côté ? Et toi – et toi aussi, sale morbaque, ajouta-t-il avec un index accusateur pointé sur Dust –, vous voulez la tailler en pièces parce que… Pour quoi, au juste ? J’suis même pas sûr que vous le sachiez vous-mêmes !

« Alors faites-moi plaisir les deux baltringues : remballez vos cliques et vos claques et foutez-moi le camp d’ici. On mourra tous un jour – bon, sauf p’têt moi, parce que j’ai bien l’intention de vous survivre et d’aller me murger sur vos tombes – mais personne crève aujourd’hui, en tout cas. Vous m’avez tous entendu, bande de rats ? »

X-11 : Trop jeune
X-13 : L'Enfer

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