X-11 : Trop jeune

Le Vénérable le suivit ; puis Dust, avec un son de tissu froissé, de dreadlocks s’entremêlant et de membres mécaniques. D’un pas de côté, Opaline lui barra la route.

« Constance, dit-elle simplement. Que lui as-tu fait ? »

Dust lui répondit par un sourire insolent.

« Qui ?

— Tu m’as comprise. »

Il gloussa frénétiquement ; son rire évoquait plus un désespoir nerveux qu’un véritable trait d’humour. Opaline sentit un écœurement teinté de colère grimper en elle comme un thermostat déréglé ; sa dernière rencontre avec Dust lui avait laissé l’empreinte de la mort, comme une marque au fer rouge au creux de son esprit. Elle ne pouvait poser le regard sur lui sans frémir intérieurement, et pour autant, elle n’hésiterait pas à l’affronter de nouveau si nécessaire.

Contre toute attente, Dust plongea une main dans la poche interne de sa veste en cuir et en tira le miroir au cadre métallique. Opaline s’en empara avec méfiance.

« Constance te sauvera pas, même si tu le libères, dit-il. Je suis un chasseur de monstres ; tu es un monstre. La vie est bien faite, Opaline. Ça peut pas bien se finir pour toi.

— Ferme ta grande gueule, sale morbaque, intervint alors Ézéchiel, et sors d’ici. Suis ton maître, comme le bon toutou que t’es devenu.

— Oh, Ézéchiel, s’attendrit Dust. Tu m’en veux ? Ça durera pas. D’ici deux minutes, la goule bouffera les pissenlits par la racine et toi tu retourneras insulter les voyageurs au hall – ton passe-temps préféré, pas vrai ? Pendant ce temps, le chevalier et moi on s’enfuira à dos de licorne en direction le soleil levant. On achètera un buker antiatomique en pain d’épices, on vivra heureux et on aura plein de petits Dust. »

Le forgeron répondit à son étonnante description par un regard ahuri.

« … non ? murmura finalement Dust, en proie au doute.

— Non, confirma Opaline.

— Oh, bon. Tant pis. »

L’air tout aussi perplexe que ses interlocuteurs, il tourna les talons et quitta la chapelle à son tour. Opaline fixait son dos comme une lionne observe sa proie. Sa main s’était déplacée sur la prise de son arbalète ; le moment idéal pour abattre son meurtrier s’offrait à elle.

C’était simple comme bonjour. Un carreau en travers de la gorge, propre et net – elle avait tué plus de cent fois de la même manière – et la moitié de ses problèmes seraient résolus… en plus de lui offrir la satisfaction personnelle, amère mais ô combien douce, de la vengeance. Dust était là, dans toute sa splendide arrogance, et il lui tournait le dos. Quels que fussent les artifices qui aiguisaient ses sens et ses nerfs, il était trop proche pour avoir le temps de réagir.

Mais alors que l’instant propice s’offrait à elle sur un plateau, Opaline le laissa filer ; comme la dernière part de gâteau qui semble nous tendre les bras, avant qu’un gourmand indélicat ne vienne la chiper.

La distance parfaite qui la séparait de Dust se changea en distance trop juste pour qu’elle fût certaine de réussir son tir. Puis en distance déraisonnable, celle de l’échec assuré. Dust s’éloigna jusqu’à atteindre la porte ; il se retourna et s’autorisa une grimace avant de quitter la chapelle.

Opaline sentit ses muscles se décontracter ; ce n’est qu’alors qu’elle réalisa que son corps entier s’était tendu, prêt à l’assaut. Malheureusement, son esprit n’avait guère fait preuve de la même mobilisation.

« Pourquoi pas l’avoir fait ? » s’enquit Ézéchiel, l’air de rien.

Opaline haussa les épaules. Elle-même ne savait trop que répondre à cette question.

« Il est trop jeune », s’entendit-elle dire.

Son attention se porta sur le miroir. C’était un miroir à poignée, tout simple, comme elle en avait vu des dizaines entre les mains de femmes et d’hommes épris de coquetterie ; à la différence que celui-ci renvoyait, au lieu d’un reflet, l’image d’un tourbillon de ténèbres pareil à de l’encre tournant dans un siphon.

Constance était-il vraiment enfermé là-dedans ? Son regard s’y fixa ; le tourbillon absorbait son attention comme il paraissait s’aspirer lui-même. Opaline pouvait presque voir une forme se découper parmi les ombres, en plissant des yeux. Elle se rapprocha un peu plus ; son nez touchait presque le verre, désormais.

Soudain, Ézéchiel lui arracha l’objet d’une poigne aussi vive que bourrue.

« Ça suffit, marmonna-t-il. Je sais pas ce que vous comptez faire avec ce truc ; dans le doute, je confisque.

— Vous ne savez même pas ce que c’est, lui rappela Opaline.

— C’est pas faux, mais ça intéressera le Vénérable. Alors je garde. »

Il joignit le geste à la parole et plongea le miroir au fond de sa poche. Puis il rehaussa Bébé Cody sur sa poitrine et s’éloigna d’un pas lourd. Opaline n’eut d’autre choix que de s’engager à sa suite, le cœur battant.

… Mais pour combien de temps encore ?

À l’extérieur, l’ambiance maussade et sinistre s’accordait avec la grisaille des cieux. Les ruines désertées autour de la chapelle n’étaient peuplées que de quelques frères rouges cachés, çà et là, à la faveur d’un coin d’ombre bien fourni.

Tous avaient le regard rivé sur le dieu cochon, immense et éternel, dont le Groin titanesque faisait passer le bâtiment de culte pour une maison de poupées. On sentait, par le sol de pierre brisée et calcinée, la pulsion chaude et régulière de Grouchon grimper à travers la terre ; le Groin inspirait et expirait par lentes goulées, paisible tiède brise lourde de tranquillité.

Opaline descendit les marches de la chapelle ; en bas, le chevalier, Dust, Ézéchiel, Bébé Cody et le Vénérable avaient le regard levé vers le Groin – si haut qu’on n’en voyait guère le sommet. Elle considéra le guerrier en armure, figé face à l’impossible manifestation, et comprit alors le plan du vieillard et du forgeron.

« Tu sers les dieux, pas vrai ? grommela ce dernier à l’attention du chevalier sans nom. Mais est-ce que t’en as seulement déjà vu un ? Je parie que non, mon gars ; alors regarde celui-là, et regarde-le bien. J’ai parcouru cette Tour en long, en large et en travers. Alors crois-moi, bonhomme : s’il existe bien un dieu, dans ce monde ou un autre, c’est lui.

— Un diEu.. ? murmura le chevalier, entre doute et ébahissement.

— Grouk », dit Grouchon.

Tous furent touchés par la douceur de sa puissance – où était-ce la puissance de sa douceur ? Même Opaline, qui n’avait jamais vénéré aucune déité, se sentit affectée par l’infinie bonté que dégageait le cochon géant. De lui émanaient des vagues d’émotion presque perceptibles par l’œil ; elle se sentait bercée par ces ondes, au point que son corps lui parut plus léger et que ses sens atteignirent une acuité inédite, comme si Opaline évoluait parmi une toute nouvelle forme d’atmosphère.

« Admirez », déclara le Vénérable. Il leva doucement la main en direction du dieu, comme vers une créature craintive qu’il ne voudrait pas effrayer. Centimètre par centimètre, le Groin s’approcha alors, avec une précision démesurée pour un nez de cette envergure. Jusqu’à toucher la main tendue avec la délicatesse d’un nuage.

« Ézéchiel, appela le vieillard. Viens par-là.

— Euh. Moi ? »

Surpris par cette requête, le forgeron échangea un regard troublé avec Bébé Cody.

« Cosson, papy », acquiesça la gamine.

X-10 : La maison
X-12 : Le pardon

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