X-10 : La maison

Enfin, les deux hommes s’immobilisèrent à quelques pas. Le nez levé, Dust observait les vitraux, un air de contemplation béate peint sur les traits.

« C’est vachement beau, ici », lâcha-t-il finalement.

Opaline sentit une fureur vorace la prendre par les tripes. Après ce que ce type lui avait fait, sa seule réaction au moment de la revoir était de s’ébahir devant quelques pieuses décorations ?

Attends un peu, mon bonhomme, rumina Opaline. Elle prit une inspiration pour parler, mais le chevalier la devança :

« AiNsi, noUs vOilÀ enFiN, déclara-t-il d’une voix si brisée qu’on l’entendait presque tomber en morceaux.

— Vous voilà, ouais », rétorqua Ézéchiel d’un air mauvais, et Opaline s’étonna de la hargne dont il chargeait ses mots. « Pas moyen de négocier, j’imagine ? Vous êtes butés sur votre idée ?

— ExAct, répondit le chevalier. NouS sOmmEs cOnvaiNcus De lA jUstesSe de NotrE cAuse.

— Eh ben ! cracha le forgeron. Quelle belle paire de héros vous faites. Deux mecs armés jusqu’au trognon venus attaquer deux vieux débris, une morveuse en couches-culottes et une goule.

— Gruik.

— Et à un cochon nain, aussi, ouais. »

Opaline vit Dust se rapprocher ; sa main se crispa sur la poignée de son fouet. Mais elle se détendit en réalisant que l’attention du jeune homme était focalisée sur l’enfant qu’Ézéchiel portait au creux de son bras.

« Cody ? souffla-t-il, ébahi. Qu’est-ce qui t’es encore arrivé ? »

La gamine leva ses grands yeux bleus vers lui ; puis, sans raison apparente, se détourna d’un mouvement vif. Ézéchiel la plaça hors de portée du jeune homme.

« Toi, le morbaque, la touche pas. Je laisse pas les vendus comme toi s’approcher d’elle. »

Dust lui répondit d’un regard interloqué, comme si les griefs que le forgeron entretenait contre lui échappaient complètement.

« Je brûle d’envie de vous ouvrir en deux, Dust, reprit Opaline. Ne me donnez pas plus de raisons de le faire. »

Les yeux de l’intéressé passèrent de Cody à Opaline. À la vue de la goule, son visage s’illumina d’un franc sourire, et c’est à cet instant qu’elle se mit sérieusement à douter de la santé mentale du jeune homme. Il n’était encore qu’un grand garçon à peine sorti de l’adolescence, cependant quelque chose dans son attitude, l’étincelle de son regard et le pointu de son sourire, laissait transparaître une folie sourde mijotant sous son apparente décontraction.

« Vous m’avez manqué, Opaline ; sacrée vous ! La vache, ça a vite repoussé, hein ? Le prenez pas mal : j’ai juste pas l’habitude que les gens se relèvent, quand je leur taille de gros trous dans la tête.

— Pas d’inquiétude, le rassura la goule avec une placidité acide. Vous ne vous relèverez pas de ce que je m’apprête à vous faire.

— D’accord ! » se réjouit Dust. Tout suggérait qu’il était, en effet, entièrement d’accord.

« VoUs Ne feReZ rIen, intervint le chevalier brisé. C’esT tErmIné poUr VoUs, OpaLiNe. Il n’Y a qU’Une sEule IsSue poSsiBle à VotRe hiStOire.

— Ne soyez pas jaloux, lui sourit Opaline. Je peux vous écraser, vous aussi ; il y en aura pour tout le monde. »

Elle bluffait, évidemment ; à elle seule, elle n’avait aucune chance de réchapper d’un affrontement contre ses deux pires ennemis. Alors quant à mettre ses menaces à exécution…

Les frictions de la discorde poussèrent toutefois la température de la chapelle de manière palpable, jusqu’à ce que l’extrémité noueuse d’un vieux bâton ne s’élevève soudain entre les opposants.

« Avant toute effusion de sang, dit le Vénérable, Ézéchiel et moi-même tenons à vous montrer quelque chose. Cela ne prendra qu’un instant et ne sera dangereux pour personne ; vous avez ma parole. Suivez-nous, observez, et après cela, nous vous laisserons vous entre-tuer si c’est ce que vous désirez.

— J’aI asSez AtteNdU, VieiL hOmMe, répliqua le chevalier brisé. DoNnez-mOi Une bOnNe raiSon De cÉdeR à VotrE demAnDe. »

Le vieillard poussa un douloureux soupir et embrassa la chapelle d’un regard tout en sourcils.

« Je souhaite que personne ne meure aujourd’hui. Mais puisque le combat semble inévitable, je vous demande au moins de ne pas provoquer d’effluve de sang dans ce lieu sacré. Vos dieux accepteraient-ils que vous souilliez leur maison ? »

La respiration du chevalier se fit lourde. On le sentait déchiré par un conflit intérieur que seul dissimulait son casque cabossé.

« Mes DieUx Ne soNt PaS lEs vôTreS, tonna-t-il. Et iLs ne PoSsèdeNt CerTaInEmeNt pAs De MaisoN. ToutEfois, pAr éGarD poUr VoTre GrAnD âGe, jE reSpEcteRai vOtrE soUhAit, l’aNciEn. Le jUgeMent aUrA liEu DehoRs. »

Il n’accorda qu’un bref coup d’oeil à Opaline, puis quitta la chapelle de sa démarche incertaine.

X-9 : La répartie
X-11 : Trop jeune

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