VIII-9 : La recherche

Dust ouvrit des yeux ronds. Son strabisme devint si prononcé que son oeil semblait parti vers une révolution complète.

« Moi qui pensais naïvement que quand on explosait la tête des gens, ils mouraient, souffla-t-il. Ça m’enlève un poids de la conscience, remarquez, avec toutes les cervelles que je plombe.

— C’est le cas des gens ordinaires », convint Rasengolt. La sueur maculait toujours son visage, mais son ton s’affermissait comme s’il reprenait le contrôle de la situation. « Dust, savez-vous seulement qui était Opaline avant de venir à la Tour ? Ce qu’elle faisait ? Pourquoi elle trônait au sommet de la liste des criminels les plus recherchés du royaume ? Violer des tombes et assassiner quelques citadins n’est qu’un fragment de plume comparé au poids de ses méfaits. »

Perplexe, Dust se gratta le front avec bout du canon de son pistolet. Le heaume commençait à le démanger.

« Merde, alors, lâcha-t-il. Elle est si terrible que ça ?

— Plus encore que vous ne le pensez. À présent, seriez-vous assez aimable pour m’excuser ? De pressantes affaires m’attendent, comme mon haut statut le demande. Des rendez-vous, des réunions, ce genre de chose importante. Voilà, voilà. À tantôt.

— Roubignolles », le salua un Dust perdu dans ses pensées.

Rasengolt s’esquiva en hâte, trop heureux de retrouver sa liberté. Dust se releva, l’air maussade, et quitta l’auberge dans un fracas de métal sous le regard ennuyé du tenancier.

« Et on en est là, reprit-il quelques jours plus tard, au fond d’une grotte oubliée, elle-même au fond d’un Étage non moins oublié.

Sombre affaire, maître », convint Vidocq. Lequel se serait probablement assoupi s’il eût été composé de cellules et non de nombres quantiques.

Dust se flanqua une baffe sans raison apparente et se redressa d’un bond.

« Vidocq, mon vieux, on a du boulot ! Pour commencer, on va envoyer un de ces droïdes vérifier la tombe d’Opaline, qu’ils fassent au moins semblant de servir à quelque chose.

C’est déjà fait, maître. J’y ai expédié le modèle équipé d’un propulseur. La tombe était vide. Soit quelqu’un a enlevé le corps, soit…

— Soit Opaline est un putain de zombie, ou je ne m’y connais pas. » Il se flanqua une nouvelle claque. « Non, pas un zombie. Même les zombies meurent sans leur tête. Ça ne laisse pas beaucoup de possibilités. »

Un des écrans afficha la liste des créatures dangereuses que Vidocq recensait dans sa base de données. Elle s’appuyait sur plusieurs siècles d’études, d’archives et de documents récupérés alors qu’ils habitaient leur Étage d’origine. Il n’y avait plus qu’à prier pour que l’espèce d’Opaline, ou toute créature affiliée, se trouve à l’intérieur.

« 16 630 entrées, maître, annonça Vidocq. Suggérez-vous un discriminant ?

— Ne retiens que les humanoïdes doués d’intelligence humaine. Opaline paraissait savoir se servir de son cerveau.

C’était avant qu’il ne vous éclabousse visage, maître. Peut-être en sera-t-il autrement, désormais.

— Peut-être. Alors précisons les humanoïdes capables d’intelligence humaine. »

Le résultat de la recherche s’afficha avant qu’il n’achève sa phrase.

« 503, lut Dust. Cette histoire pue du groin, c’est moi qui te le dis. Il n’y a pas de critère spécifique aux grandes rousses pas vilaines, à sale caractère et à gros chapeau ?

J’ai bien peur que non, maître.

— Bon. Alors cherche celles dont la cervelle n’est pas un point vital.

Ça nous laisse 189 possibilités, maître. Nous nous resserrons dangereusement autour…

— Des pires espèces de morts-vivants et de démons, oui. Vire les autres.

Plus que 187, maître.

— Oh. Je ne pensais pas qu’il existait autant de variétés de vampires capables de survivre sans leur tête. »

Dust prit place au bureau et parcourut la liste. Y figuraient une galerie de monstres qu’il avait, dans la plupart des cas, déjà affrontés. Enfin, façon de parler, puisque la plupart d’entre elles avaient défié une frontière dont on ne revient habituellement pas. Quoique ces monstres pullulaient, à l’Étage dont Dust et Vidocq étaient originaires.

Un enfer sur Terre peuplé de plus de créatures démoniaques, extra-terrestres, astrales, mutantes et mortes-vivantes qu’on n’en trouve dans n’importe quelle série fantastique pour adolescentes. Probablement une des raisons pour lesquelles la Sorcière avait décidé de le détruire sans trop se poser de questions.

Dust se releva, les mains plaquées contre la table. Trouver un discriminant devenait complexe, désormais. Mais plus l’étau se resserrait, plus son sourire s’étirait.

Le contenu de l’avis de recherche lui revint alors en mémoire.

« Vidocq, regarde les bouffeurs de chair humaine. Maintenant que j’y pense, heureux qu’Opaline n’a pas eu l’occasion de m’approcher. J’aurais pas aimé qu’elle me boulotte un membre.

Maître Dust, ce n’est pas comme si votre corps était à moitié fait de métaux et de composants synthétiques. Il reste 123 entrées.

— Maintenant que j’y pense, Opaline avait de la nourriture saine sur elle. Des fruits, un peu de viande séchée, ce genre de trucs. Et je vois pas pourquoi elle en porterait si son régime alimentaire se limitait au cannibalisme.

Les omnivores et anthropophages, donc, maître, exécuta Vidocq. Intéressant.

— 87… C’est encore trop, recherche carrément les créatures immortelles.

0 entrée, maître. C’est un échec.

— OK, rameute l’ancien résultat et ne garde que ce qui a la lumière du jour comme point faible. Opaline était beaucoup trop pâle même pour une rouquine. D’ailleurs, je l’ai vue saigner. Un mort-vivant qui saigne, c’est pas normal. Déjà, un mort-vivant toujours vivant quand on le rend mort, c’est pas normal. »

Il prit une pause. Dans la pénombre de la grotte, les yeux numériques de ses robots demeuraient fixés sur lui. Aussi artificiels fussent-ils, leur présence tenait sa solitude éloignée. Bien plus que celle des humains, par ailleurs. Après tout, Dust avait grandi sur une station orbitale maintenue par des machines, et ce ne fut qu’à l’adolescence qu’il vécut son premier contact avec les sociétés humaines.

Du moins, ce qu’il en restait. Et autant dire que la déception fut au rendez-vous.

Il s’éclaircit la gorge et reprit :

« Vidocq, tant qu’on y est, ne retiens que les bestioles qui possèdent des capacités surnaturelles de régénération. Opaline semblait craindre la douleur, aussi. C’est possible, de ne garder que les celles dotées d’un système nerveux en état de fonctionnement ?

Maître Dust, la marge d’erreur est de 30%. Autorisation de procéder ?

— Vas-y… 25 ? Ça chauffe comme un pompier qui, euh… drague un autre pompier, je dirais. Et les restantes se ressemblent tellement… Liste-moi leurs capacités, tiens.

Vision nocturne ; sens accrus ; force, agilité, volonté et réflexes surhumains…

— Sacrée Opaline, siffla Dust, impressionné. Ou pas, si c’est une démone. Démonesse ? Démoneuse ?

… lycanthropie, poursuivait Vidocq, communication avec les chauves-souris ; convocation du Sixième Cercle…

— Opaline était hantée par un genre de fantôme nommé Constance, rappela Dust. Faudra d’ailleurs que je la sorte de son miroir pour l’interroger, celle-là. En attendant, vire les trucs un peu trop exotiques, je pense pas qu’Opaline soit capable de se transformer en louve – ou si c’est le cas, j’ai hâte de la transformer moi-même en pantoufles. Vois s’il existe quelque chose sur les affinités avec les esprits.

Résistance au parasitisme spirituel, maître, annonça Vidocq. Si Opaline était hantée par Constance, elle disposait de moyens de repousser son influence, même sans le savoir.

— D’accord. Élimine les spécimens qui en sont dépourvus. Combien il en reste ?

Voyez par vous-même, maître. »

Dust se pencha sur l’écran. Le chiffre 3y brillait, isolé au milieu de l’interface comme pour le narguer.

Un sourire un peu trop large dévoila sa dentition blanche.

« Vidocq, mon vieux, à moins qu’Opaline soit une succube ou qu’elle souffre de neurocystichose… Je crois qu’on a tapé dans le mille.

Neurocysticercose cérébrale nécroactive, maître, rectifia Vidocq. Une infestation du cerveau  par une variété de vers radioactifs, à l’origine d’une mutation des moins heureuses.

— C’est ça. Enfin non, justement, c’est pas ça. Opaline doit avoir l’autre truc, là. »

Il plissa les yeux afin de déchiffrer un mot d’une bonne quinzaine de syllabes.

« Riche appellation, admit Vidocq.Voulez-vous que je le prononce pour vous, maître ? »

Dust fit la grimace et se détourna de l’écran.

« Surtout pas, malheureux ! J’ai aucune envie de savoir comment ça se prononce. Le seul truc qui m’importe, c’est de savoir quel est le plus gros flingue que tu as rapporté ici, et si on a des balles en argent. »

VIII-8 : Le gros mot
VIII-10 : L'odeur

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