VIII-8 : Le gros mot

« Comme bon vous semblera, maître, répondit froidement Vidocq. Dès lors que vous jugez mes conseils inopportuns, il devient sage, me semble-t-il, de me retirer de cette mission. Bonne chance. »

Le serviteur artificiel rompit alors les communications. Pour Dust, ce ne fut qu’une sensation de chatouille quelque part dans son cortex préfrontal. Tout de suite suivi d’un terrible sentiment de solitude.

Puis il se souvint qu’il était Dust, l’unique survivant d’un Étage balayé par la Sorcière, et quelles que furent les galères dans lesquelles il pouvait se plonger, il avait toujours vu pire.

Il se secoua et écarquilla les paupières. Le scanner greffé à ses rétines s’empressa de lui transmettre nombre d’informations plus ou moins pertinentes sur les clients de l’auberge. Ils se trouvaient encore peu nombreux à cette heure, mais entre artistes alcooliques, hors-la-loi distingués et dames bien apprêtées, un client en particulier retint son attention.

Il n’était pas mieux habillé ni plus louche que les autres, toutefois Dust repéra la présence d’une perruque de trop bonne qualité pour être honnête. Un signe qui ne trompait jamais.

Dust s’approcha de sa cible, un bonhomme ventripotent à la moustache touffue, avec toute la discrétion autorisée par son armure. Il n’avait même pas encore parcouru un mètre que l’homme levait vers lui un nez aviné.

« Qui êtes-vous ? maugréa-t-il. Encore un de ces anoblis du dimanche qui tente de se faire passer pour un chevalier ? »

Dust ne répondit pas, tout concentré sur son approche tactique.

« Pas la peine d’essayer de vous approcher sans bruit, lança l’homme. De toute façon votre armure fait plus de raffut qu’un troupeau d’éléphants dans une église. »

Aucune réponse. L’homme s’agita nerveusement.

« Hé ! je vous vois ! »

Dust se figea tel un chat pris en train de se faire les griffes sur le canapé tout neuf du salon.

« Oh. Vous êtes très observateur.

— À d’autres, grommela l’homme bedonnant. Hors de ma vue, espèce de saltimbanque. »

Pour toute réponse, Dust prit place en face de lui et posa sa chope de bière sur la table.

« Votre maman vous a bercé trop près du mur ? Je viens de vous dire de foutre le camp ! Je pense devoir vous enseigner les bonnes manières…

— Et moi, je pense devoir vous coller mon pied au cul, messire Rasengolt. »

Le dénommé plissa des yeux d’un air suspicieux.

« Vous connaissez mon nom ? Bah ! après tout, je suis un estimé membre du Consulat de Port-Marlique. N’est-il pas la plus haute instance de décision de la ville ? En partant de là, il est normal que le bas peuple ait connaissance d’une figure publique comme moi.

— C’est vrai, admit Dust, mais j’en sais bien plus sur vous que le pécore moyen. Par exemple, je sais que sous vos apparats artificiels, vous n’avez pas un poil sur le caillou. Je sais que votre embonpoint est bien plus imposant qu’il n’y paraît, merci aux gaines de votre épouse. Je sais que vous souffrez d’hémorroïdes, d’où votre posture que vous essayez de faire passer pour classieuse. Je connais aussi l’origine de cette tâche-là, sur votre pourpoint.

— Ce… c’est du blanc d’oeuf, balbutia Rasengolt, pâle comme un linge.

— Mauvaise réponse. Réservez cette excuse à votre femme, messire. je sais déjà tout de vous, pas la peine de me mentir. Tiens, je sais même qu’à part ses gaines, vous portez aussi une de ses culottes roses au moment même où nous parlons. Jolie dentelle, si je puis me permettre.

— Euh… merci », fut la seule chose que le bonhomme trouva à répondre.

Dust porta ses mains à son heaume et l’ôta de gestes délicats. Ses drealocks en jaillirent comme les tentacules d’un kraken libéré de sa cage et chutèrent sur ses épaules. Il posa la pièce d’armure sur la table et croisa les bras.

« Voilà comment ça va se passer, l’ami. J’ai deux, trois questions pour toi. Rien d’important. Très simple. Tu y réponds et je disparais de ta vie. Tu n’entendras plus jamais parler de moi et je jurerai d’emporter tes secrets dans la tombe. Ça te convient, messire ? »

Il tendit une main vers Rasengolt comme pour lui passer la parole. L’homme évalua les possibilités. Il chercha à déglutir mais sa gorge était si sèche qu’il ne parvint à produire qu’un couinement aigu.

« Et si je refuse ? » osa-t-il demander.

Un cliquetis caractéristique s’éleva de dessous la table. Dust avait soigneusement sélectionné une arme similaire à ce qu’utilisaient les pirates de Port-Marlique, histoire de s’assurer que Rasengolt comprenne le message subtil et délicat qu’il voulait lui adresser.

« Si tu refuses, je t’explose les roubignoles, messire. Et crois-moi, aucun homme ne souhaite vivre sans. T’imagines, vivre sans tes roubignoles ? Moi, non. Je les aime telles qu’elles sont. Les miennes, de roubignoles, je veux dire, pas les tiennes.

— Je vous en conjure, paniqua Rasengolt, arrêtez de dire roubignoles ! »

Dust ouvrit des yeux ronds. Le ton et les mots de Rasengolt avaient attiré toute l’attention de la taverne sur eux.

« Qu’est-ce qui se passe, là-bas ? s’agaça l’aubergiste. Vous avez pas un peu fini ce bordel, tous les deux ?

— On joue à qui connaît les gros mots les plus dégoûtants, se justifia Dust. Il a perdu.

— Vous êtes sérieux ? La pire saloperie que vous connaissez, c’est roubignoles ? »

Rasengolt manqua de s’évanouir et de passer sous la table, mais Dust le rattrapa par le col.

« Pas si vite, mon vieux. J’ai toujours quelques questions à te poser.

— Mais posez donc ! le supplia Rasengolt. Qu’on en finisse.

— OK, alors allons-y. Pourquoi avoir lancé un avis de recherche sur la tête d’Opaline ? »

Rasengolt fronça des sourcils.

« Un avis de recherche ? Vous vous méprenez…

— Ah. C’est pourtant le Consulat qui lance les primes. Non ?

— C’est vrai, admit Rasengolt. Mais nous n’avons jamais demandé de mise à prix sur la tête de… »

Dust l’interrompit en lui collant un des avis en question sous le nez.

« Et ça ? C’est ton père en slip aux aérodocks, peut-être ? Te fous pas de moi, messire, je sais que c’est toi et les autres guignols du Consulat qui avez lancé ces avis. »

Rasengolt s’empara du document de gestes fébriles. L’affiche correspondait en tous points au standard que le Consulat diffusait d’ordinaire. Pour autant, il ne parvenait pas à se souvenir de cette prime-ci.

Comment l’aurait-il pu ? Nous savons désormais que ces avis n’étaient que le fruit d’une torsion de la réalité, une travestissement du réel opéré par un esprit revanchard nommé Constance…

Il observa Dust par-dessus l’affiche.

« Je perds patience, messire, l’informa le jeune homme.

— Je n’ai jamais eu vent de la diffusion de cet avis, je vous le jure !

— Vos roubignoles, mon bon messire. Pensez à vos roubignoles. »

Rasengolt essuya les perles de sueur sur son front d’un revers de la manche.

« Je ne sais rien de cet avis, maintint-il courageusement aux dépends de la menace imminente. En revanche, je connais le nom d’Opaline. Elle fait partie des criminels les plus recherchés du royaume extérieur. Je déduis de cette affiche qu’Opaline se trouve maintenant au sein de la Tour, n’est-ce pas ? Si tel est le cas, je n’en savais rien. Mais si la moitié de ce qu’on raconte sur elle est vrai, puissent les dieux nous protéger.

— Vous êtes en train de me dire que sa réputation l’a précédée ici, à la Tour ? Comment c’est possible ? »

Rasengolt déglutit. Il avait manifestement attiré l’attention de Dust sur un autre terrain. Appliquant le conseil de ce dernier, il se raccrocha à l’espoir de sauver le contenu de son caleçon. Ou en l’occurrence, de sa culotte à dentelle.

« L’extérieur et l’intérieur de la Tour ne sont pas imperméables, répondit-il d’une voix qu’il se forçait à garder calme. Il n’y a que la Sorcière qui puisse autoriser qui que ce soit à sortir. Néanmoins, nous possédons toujours des agents capables de garder un œil pour nous sur ce qui passe dehors.

— Si vous le dites. Alors, accouchez. Qu’est-ce que vous savez d’autre sur Opaline ? »

Rasengolt cligna des yeux avec nervosité. Son regard retomba sur l’avis de recherche. Avec son sourire en coin, Opaline paraissait le fixer d’un air moqueur. Et pourtant, elle était son dernier espoir de s’en tirer indemne.

« Je me questionne sur le motif de sa venue à la Tour, dit-il prudemment. En revanche, laissez-moi vous donner un bon conseil. Aussi alléchante que puisse vous paraître cette prime, n’y répondez pas. N’allez pas vous frotter à Opaline, encore moins tenter de la tuer. Vous vous en mordrez les doigts. »

Dust afficha un horrible rictus et agita sa main gantée sous le nez de Rasengolt.

« Trop tard. Opaline est morte et enterrée. Enfin, pas vraiment enterrée, mais c’est l’idée.

— Je vous demande pardon ?

— J’ai creusé sa tombe, détailla Dust, mais j’étais trop flemmard pour la reboucher alors je l’ai laissée comme ça. C’est toujours mieux que rien, non ?

— Non, non… je voulais dire : vous avez tué Opaline ? En êtes-vous certain ? »

Le jeune homme voulut boire une gorgée de bière d’un air bien viril, mais ne parvint qu’à s’étouffer et renverser du liquide partout.

« J’ai du mal à vous croire, mon jeune ami, reprit Rasengolt. Vous n’avez manifestement aucune idée de qui est réellement Opaline. Vous ne l’avez pas tuée. »

Entre deux quintes de toux, Dust posa une longue mèche rousse sur la table.

« Je lui ai explosé la tête en mille morceaux, je vous dis ! elle ne se relèvera plus. Alors arrêtez les conneries deux secondes et aboulez la prime. »

Rasengolt avait du mal à conserver son calme, mais il balaya la mèche de cheveux du bout de ses doigts tremblants et regarda Dust droit dans les yeux.

« Vous ne l’avez pas tuée », répéta-t-il d’une voix chevrotante.

VIII-7 : L'armure
VIII-9 : La recherche

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