VIII-7 : L’armure

Les tréfonds d’une cave millénaire, habités par un silence aussi vieux que la pierre, connaissaient depuis peu de bien étranges locataires. Sombres. Métalliques. Monolithiques. Chargés d’une électricité bourdonnante. Et surtout, tapissés d’autocollants de chats.

Mais le calme ambiant ne prenait réellement fin que quand le vrai maître des lieux investissait l’endroit – comme en cet instant, par exemple, où une large porte de métal fraîchement posée s’ouvrit à la volée.

« Salut, les enfants, s’écria Dust. Papa est rentré. »

À ces mots, le système d’aération et d’éclairage se mit en branle. La caverne s’emplit de bruits et de lumières artificiels, comme un monstre mécanique qui s’éveille. Çà et là, plusieurs robots émergèrent de leur veille et levèrent leurs yeux digitaux vers l’entrée.

« Maître Dust, l’accueillit la voix synthétique de Vidocq, dois-je vous rappeler que je suis le seul parmi vos serviteurs à pouvoir vous entendre et a fortiori vous répondre ? Vos autres machines ne sont pas encore équipées de modules de communication vocale.

— C’est juste », concéda Dust.

Il ouvrit un panneau encastré dans le mur et accéda à un petit terminal. Ses doigts agiles y saisirent diverses instructions absconses. L’une d’entre-elles précédait la mention « Salut les enfants, papa est rentré ! » Si les robots reçurent l’information, ils l’expédièrent bien vite aux méandres de leur mémoire numérique.

Cela fait, Dust suspendit son baudrier – aux holsters remplis par plusieurs armes à feu de calibres fort variables – près de l’entrée. Puis il fit le tour des lieux, un regard approbateur posé sur les machines qui colonisaient désormais les murs comme du lierre micro-informatique.

« L’installation de notre base d’opérations a bien avancé. T’as pas chômé, mon vieux Vidocq !

À dire vrai, l’installation n’aura pris que quelques heures, maître. Le plus long fut de rapatrier le matériel depuis notre QG, au Septième Étage.

— Je savais que ce serait chiant à faire, c’est pour ça que je te l’ai confié. »

La voix de Vidocq émit l’équivalent synthétique d’un grognement. Aucune idée de ce à quoi ça peut ressembler, aussi nous déchargeons-nous de la responsabilité de le décrire sur l’imagination du lecteur.

« Nous avons fait notre part du travail, reprit Vidocq, une pointe d’aigreur dans la voix. Avez-vous fait la vôtre ? »

Un fauteuil à roulettes à l’air confortable se tenait devant le plus large des écrans. Dust se laissa tomber dessus et s’appuya contre le dossier.

« Comment te dire ? C’est une longue histoire.

Mon statut d’être synthétique m’autorise potentiellement la vie éternelle. J’ai du temps devant moi. »

Dust se redressa et entreprit de lui relater ses recherches.

Il faut en premier lieu préciser qu’après avoir – fort malencontreusement – tué le dernier brigand qui lui servait de contact à cet Étage, Dust s’était directement mis en quête de son commanditaire. De l’auteur des avis de recherche d’Opaline. Du comploteur de l’ombre qui oeuvrait en tirant les ficelles. Du mec qui avait le pognon.

Il s’était donc rendu à Port-Marlique, au Troisième Étage de la Tour, la source des avis de recherche. Le trajet fut plus pénible que prévu – pas facile de retrouver une porte dimensionnelle à travers un Étage grand comme un univers, surtout quand ladite porte prend un malin plaisir à changer de position à intervalles irréguliers.

Mais avec l’aide de sa technologie et de Vidocq, Dust s’était finalement frayé un chemin jusqu’à une taverne de fort bon aloi.

« Au Cochonou Tout Doux, lut-il sur la façade. Ça a l’air bien. J’tiens pas en place ! Ça fait longtemps qu’on n’avait pas dû se la jouer discrettos.

Maître Dust, grésilla la voix de Vidocq dans son oreille, je n’ignore pas la mesure de votre implication dans la réussite de cette mission. Mais laissez-moi vous prévenir que la discrétion n’aura aucun droit dans un pareil accoutrement. »

Non sans mal, Dust baissa les yeux sur son armure intégrale.

« C’est pas un accoutrement, c’est un déguisement, se justifia-t-il.

Bonté divine, maître.

— Mon vieux Vidocq ! Ton amateurisme me touche. On voit bien que tu connais rien à l’art subtil et délicat de l’infiltration.

J’oubliais que « subtilité » et « délicatesse » sont communément associés à votre image.

— Pas vrai ? Le Troisième Étage, c’est un monde médiéval, donc faut s’habiller à la mode médiévale ; c’est du bon sens ! Je peux pas juste débarquer avec mes pistolets laser et mes membres cybernétiques. Ça ferait peur aux locaux. Ils me prendraient pour un monstre – et à ce genre d’Étage, les gens sont un peu arriérés et souvent superstitieux. Donc faut garder profil bas. J’ai raison ou j’ai raison ?

Les deux, maître. Vous avez plus que toujours raison. »

Fier d’avoir remporté haut la main ce duel d’arguments, Dust s’avança d’un pas conquérant – toutefois alourdi par les soixante-trois kilos de ferraille qu’il portait sur le dos – et poussa la porte du Cochonou.

Sitôt le seuil passé, il prit quelques instants pour balayer l’endroit de son regard bionique. Un plancher lustré, des attablées robustes, une cheminée propre et un comptoir brillant. L’odeur du bois et de la viande. Le son des rires, des chansons et des rots.

Dust se sentait comme dans un rêve d’enfant, à l’époque où il n’avait vu ce genre de décor que dans les histoires. Un soupir de satisfaction lui échappa. Vivre au sein d’une tour multidimensionnelle avait du bon, même quand la tenancière était une sociopathe capable de détruire un univers d’un claquement de doigts.

« Salutations, noble assemblée ! lança-t-il à la cantonade. Ah, que n’ai-je point désiré trouver gîte et couvert dans une bonne auberge comme celle-là.

— Mfnrgueule, lui répondit un poivrot de passage.

Maître Dust, nous ne saurions que trop vous conseiller de parler normalement. Vos intonations siéent plus à un chanteur d’opéra qu’à quelqu’un qui souhaite se faire discret.

— Eh, gamin, l’interpella l’aubergiste, un malabar dont l’héritage génétique semblait se confondre avec celui des boeufs. T’es qui ? »

Dust exécuta une révérence qui aurait presque pu passer pour élégante si le poids de son armure n’eût pas manqué de le faire basculer en avant.

« Sire Dust, à votre service. Mes hommages, noble tavernier.

Maître Dust, avez-vous divulgué votre vrai nom vingt et une secondes après le début de la mission ? » s’étrangla Vidocq.

Fort heureusement, sa réplique demeura étouffée dans l’oreille de Dust, puisque le tavernier répondit :

« C’est ça, c’est ça. Tu prends quoi ?

— Versez-moi donc un extrait de votre plus fameuse boisson », proposa Dust.

L’homme lui remplit une chope cerclée de fer. Il la huma, les narines dilatées.

« Voilà une odeur qui me semble bien typique, s’extasia-t-il au grand dam de son hôte. D’après mes capteurs sensor… euh, d’après ma longue expérience, il s’agit d’un breuvage produit selon le respect de traditions artisanales tout à fait fascinantes impliquant de l’eau, des souches de champignons et autres végétaux issus de la flore locale. Me trompe-je ?

— De la bière, ouais, répondit le tavernier. Ça fait cinq sous.

— Pas cher ! Voilà votre dû, noble autochtone.

Maître Dust, savez-vous qu’au regard unanime des législations de notre monde d’origine, vous n’avez pas l’âge minimum requis pour consommer de l’alcool ? »

Dust s’autorisa malgré tout une généreuse gorgée de bière. Il attendit que le tavernier ait le dos tourné pour tousser, et c’est avec une voix rauque qu’il murmura :

« Notre monde est mort, mon vieux. Détruit par la Sorcière. Et c’est pour le ramener qu’on est en mission ici. Alors ferme ton clapet et laisse-moi gérer ça, tu veux ? »

VIII-6 : Autre chose
VIII-8 : Le gros mot

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