VIII-6 : Autre chose

« Dust… murmura-t-il sans oser y croire.

— Dust était ici ? » s’écria Cody derrière lui.

Il sentit son coeur exécuter une pirouette. À nouveau, il bascula au sol et manqua cette fois-ci d’écraser Roger. Le porcelet s’esquiva à son poids et vint se percher en haut de son crâne.

« Cody ! lança-t-il. Pourquoi n’es-tu pas restée là-haut ?

— J’avais peur toute seule, gémit la fillette. Je ne veux pas rester toute seule ! »

Samson allait lui demander si la solitude n’était pas préférable aux cadavres en décomposition, mais l’évidente terreur de la gamine lui interdit tout jeu d’esprit. Il s’agenouilla devant elle et planta son regard dans le sien. Il cherchait à ravir son attention à la mise en scène morbide qui les cernait.

« Je sais que tu es très forte et courageuse, mais reste près de moi. D’accord ?

— D’accord… Dis, Samson, est-ce que tous ces gens sont morts ?

— Oui. Ils sont morts.

— C’étaient des méchants ?

— Je l’ignore. Je ne les connaissais pas.

— Dust était ici, lui aussi ? Il va bien ? Il n’est pas…

— Je pense qu’il va bien », la rassura Samson.

Il hésita sur le discours à tenir. Longtemps auparavant, au début de leur voyage, Cody et Samson avaient croisé la route de Dust, alors qu’ils exploraient un Étage aujourd’hui disparu. Si le jeune homme à moitié robotisé leur était apparu comme un compagnon jovial et plein de bonne volonté, Samson n’oubliait pas qu’il détenait une des gâchettes les plus sensibles de la Tour. Le savoir responsable de ce carnage ne l’aurait donc guère surpris.

Son attention revint aux cadavres. Il tirait un certain réconfort du fait que la position des cadavres évoquait une formation agressive. Ces hommes ne fuyaient pas Dust quand il les avait abattus. Ils l’avaient assailli. Quant à savoir s’il avait ouvert les hostilités le premier, Samson n’aurait pas su se prononcer…

Il décida donc de préserver Cody de tout ceci, quitte à tout lui révéler quand il aurait acquis de plus fiables connaissances.

« Dust est parti », expliqua Samson. Il choisit ses mots avec soin. « Il y a eu un combat ici, mais il s’en est tiré indemne. S’il est à cet Étage, nous le retrouverons. »

La gamine approuva du chef. L’envie de la porter dans ses bras traversa Samson, mais le contact de l’immense massue entre ses doigts semblait source d’un réconfort certain. Aussi se contenta-t-il de l’emmener par la main en direction du moulin, à l’écart des corps.

L’ombre du bâtiment leur révéla toutefois une nouvelle découverte. Une autre tache au sol, sombre et bien plus large que les précédentes.

À ses dimensions et à sa forme, Samson devina immédiatement de quoi il s’agissait. Il contourna deux nouveaux cadavres et s’en rapprocha, la main de Cody enveloppée par la sienne et Roger sur le crâne.

« Une tombe… Ici ?

— Une tombe ? s’étrangla Cody. Avec un mort dedans ?

— Cela me surprendrait… Elle est encore béante. »

Ils la constatèrent vide parvenus au bord. Il sentit la petite main de l’enfant se détendre, quand bien même d’occasionnels sursauts la prenaient encore.

« Ouf, soupira Cody. Personne n’était dedans.

— En effet. Alors, pourquoi l’avoir creusée ? »

La pointe de l’angoisse lui piqua l’estomac. Il lâcha Cody et s’accroupit. En dépit de la lumière tombante, ses yeux remarquèrent le scintillement furtif du métal, au fond du trou.

« Samson ? s’inquiéta Cody. On peut partir, maintenant ?

— Je vais juste regarder. Reste avec Roger. »

Il lui fourra le porcelet potelé dans les bras – « Gruik ! » se plaignit l’intéressé mécontent – et se laissa glisser à l’intérieur.

Des relents inédits l’accueillirent en bas. Pire que la putréfaction, que tout ce qu’il avait connu d’autre. Cette odeur particulière lui confirma qu’il se rapprochait de la vérité, mais il devait encore s’en assurer. Alors, à tâtons, ses mains fouillèrent la terre humide jusqu’à rencontrer la dureté du métal. Il tira la pointe de gestes précautionneux ; et l’ensemble de l’objet vint à lui sans mal.

« C’est quoi, Samson ? Un trésor ? »

Il se racla la gorge. Un indice de plus en faveur de ses craintes.

« C’est… l’arbalète d’Opaline. »

La blancheur de sa voix ne parut pas affecter la gamine, dont l’enthousiasme vint chasser la peur.

« Oooooooooh. Une arbalète ! Je peux voir ? »

Samson la lui tendit sans un regard et retourna à ses investigations. Jusqu’à ce que ses mains repèrent un endroit où la poisseur de la terre n’avait rien à voir avec l’humidité normale d’un sol.

« Qu’elle est belle, cette arbalète ! s’extasiait Cody. Mais elle est toute crottée. Faut la démonter pour la nettoyer. Tu crois qu’Opaline m’apprendrait à m’en servir ? »

Samson plia la nuque et renifla un bref filet d’air. La puanteur venue lui assaillir les sinus manqua de le faire tourner de l’oeil.

« L’odeur de la mort elle-même, souffla-t-il, estomaqué. Et je ne connais qu’une chose qui la porte aussi sûrement.

— Samson… murmura la voix de Cody percée par l’inquiétude. Si son arbalète est ici… Alors où elle est, Opaline ? »

Le regard de Samson s’était perdu sur les deux cadavres à portée de la tombe. Nul besoin de les détailler pour les deviner horriblement mutilés, charcutés avec une brutalité incomparable à ce que Dust pouvait déployer. Non. Autre chose était passé par-là.

Ses déductions se confirmaient. Tout était clair. Logique. Que ne s’était-il pas douté de tout ceci bien plus tôt ! Sans doute aurait-il pu éviter une tragédie. En cet instant, Samson expérimentait une des rares occasions de la vie où l’on regrette d’avoir visé juste.

Son corps lui parut tout à coup lourd comme du plomb. Il se hissa sur le rebord avec une mollesse qui le surprit lui-même. Le souffle court, il soutint l’oeil inquiet de Cody et la mine soupçonneuse de Roger. La gamine était blême et tremblante, à présent.

« Samson… Est-ce qu’Opaline est vivante ? »

Il la fixa droit dans les yeux. S’il pouvait la préserver de peines inutiles, jamais il n’aurait su la garder de la vérité.

« Opaline est morte, annonça-t-il, il y a des années de cela. Allons, à présent. Je te raconterai tout en chemin. »

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