VIII-5 : L’indice

Sur cette exclamation, Cody s’élança sur la route. Elle allait un peu trop vite au rythme de Samson, mais elle s’arrêtait fréquemment afin de le laisser la rattraper. Et tous deux progressèrent le long de la crête, alors que le soleil sombrait, que le vent se levait, et que les ombres de la nuit étiraient leur couverture d’encre sur la lande.

Peu de temps après, Samson s’immobilisa, les narines froncées.

« Cette odeur que porte le vent… murmura-t-il.

— Je n’sens rien, répondit Cody.

— Snfruik ? » intervint Roger.

Samson jeta un nouveau regard par-dessus son épaule. Toujours aucun signe des frères rouges. Les infectes fragrances qu’il avait cru sentir s’étaient éteintes. Les avait-il imaginées ? Prudemment, il s’approcha du bord de la crête et jeta un oeil en contrebas. L’odeur revint au galop ; pas de doute permis, c’était bien d’en bas qu’elle provenait.

« Samson ? s’inquiéta Cody. Tu fais une tête bizarre.

— Ça sent la putréfaction, répondit-il du ton le plus détaché possible. Il y a un cadavre, non loin. »

La gamine lâcha son arme et se couvrit la bouche. La tête de la massue pulvérisa un gros caillou en éclats.

Samson contourna les buissons épineux qui leur bouchaient la vue, et découvrit une construction érigée au fond de la cuve. N’aurait-il pas perçu cette odeur qu’il n’aurait jamais réalisé qu’un bâtiment s’y trouvait.

« Oh ! s’écria Cody. Un moulin…

— Et l’odeur vient de là », l’informa Samson.

Roger huma l’air de son petit groin rose. La puanteur parvenue à ses narines, il secoua la tête d’un air écoeuré.

« Le monstre est peut-être passé par-là, suggéra Samson. Nous devrions descendre, mais… »

Il n’eut pas besoin de finir sa phrase. Cody se campa sur ses positions, ses mains crispées autour du manche de sa massue.

« Ou-oui ! » lâcha-t-elle.

Samson considéra d’un air suspicieux les spasmes qui la parcouraient. Il sentait également la moiteur de son corps, tremblant comme une feuille à la perspective de ce qui les attendrait. Ce n’est encore qu’une enfant, se rappela-t-il comme s’il avait failli l’oublier.

« Cody… Nous avons besoin que quelqu’un surveille les environs, pendant que j’examine ce qui se trame là-bas. Pourquoi ne resterais-tu pas monter la garde en compagnie de Roger ? »

La gamine retrouva un semblant de contenance, comme si l’idée de se rendre utile consumait les ténèbres de la peur.

« C’est vrai, approuva-t-elle avec un hochement de tête un peu trop vif. Il faut monter la garde. Tu peux compter sur moi, Samson !

— Je n’en ai jamais douté, sourit-il. Appelle-moi s’il t’arrive quoi que ce soit. Je ne serai pas long. »

Il s’engagea droit en direction du moulin, là où la pente était la plus raide. Les pierres crissaient sous ses pieds. Le vent lui amenait toujours l’odeur de la décrépitude cadavérique, passée de résiduelle à entêtante. Le soleil projetait son halo orangé par-delà le sinistre moulin ; une vision troublante dont Samson avait du mal à se détacher.

Samson observa les alentours du moulin, les jugea suffisamment calmes et dévala le reste de la pente assis. Parvenu au pied de la colline, il se figea près d’une botte de paille. Aucun danger ne s’offrait à sa vue.

Alors, il sortit de sa cachette, et remarqua pour la première fois les formes étendues au sol.

Des cadavres. Il entendait les mouches bourdonner, tandis qu’au coeur de leurs chairs les oeufs éclosaient sous la pression d’asticots avides et grouillants.

« Qu’a-t-il pu se passer, ici ?… »

Samson s’avançait. Son coeur battait un peu plus fort à chaque pas. Si rien de ce qu’il percevait ne lui évoquait de menace imminente, la lugubrité de la scène suffisait à lui retourner l’estomac.

Il s’agenouilla près d’un corps. La peau était livide, violacée et jaunie par endroits. Le crâne s’ornait d’un trou de la taille d’une pièce, comme si un projectile y fut entré. Au milieu des chairs rougies et exposées aux éléments s’agglutinaient des mouches grasses et luisantes.

« Qui t’a fait ça ?…

— Gruik », répondit une voix près de son oreille.

Samson tressaillit de surprise et tomba assis. Le porcelet potelé glissa à son tour de son épaule et se rétablit sans mal. Ils s’échangèrent un long regard réprobateur.

« Que fais-tu ici, Roger ?

— Gruik, lui rétorqua l’intéressé sur un ton dédaigneux.

— Je veux bien me mêler de ce qui me concerne, mais que fais-tu de Cody ? Est-il sage de la laisser seule là-haut ? »

Le porcelet fit mine d’éternuer pour dissimuler sa gêne et remua son derrière dodu jusqu’au cadavre suivant.

« Je rêve », maugréa Samson. Il se secoua la tête et reprit son examen des lieux. Il alla de corps en corps et fit le même constat. D’autres hommes, de vingt à cinquante ans, décédés de la même cause. Tous tenaient encore une arme à la main ou à portée. À en juger par leurs vêtements, il s’agissait probablement de marginaux, de rebus, voire de hors-la-loi.

« Bon sang… J’ai l’impression de passer à côté de quelque chose. »

Un nouveau détail attira son attention. Les cadavres, qu’ils soient sur le dos ou sur le ventre, paraissaient tous avoir fait face à la même direction à l’instant de leur mort. Samson repéra le centre de convergence de leurs regards. Au fur et à mesure qu’il s’en approchait, les blessures des cadavres gagnaient en importance, jusqu’au dernier dont il manquait carrément la moitié du visage.

Samson se figea. Une nouvelle effluve s’était portée à lui, comme le champignon qu’on découvre en soulevant une branche par hasard.

Il se pencha au sol et ramassa un petit objet cylindrique. Une douille, qui sentait encore fort la poudre. Une dizaine d’autre traînait au même endroit. Il étudia leurs dimensions : à sa connaissance, nul n’employait d’arme à feu à travers la Tour, excepté les pirates. Sauf que cette douille-ci se parait d’un calibre bien supérieur aux pistolets répandus au Troisième Étage. Et Samson ne connaissait qu’une seule autre personne qui eut jamais recours aux armes à feu.

VIII-4 : Le crépuscule
VIII-6 : Autre chose

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