VIII-4 : Le crépuscule

Le soleil chutait vers l’horizon lorsque Samson parvint en vue des ruines. Baignées par la lueur orangée du crépuscule, leurs formes anguleuses et décaties s’écrasaient sur la crête comme une plaie mal pansée. Mais tout aussi sinistre que fût leur apparence, elles procuraient à Samson un certain réconfort : s’il avait perçu un lointain mouvement en direction des montagnes derrière lui, il disposait encore d’une belle avance sur les frères rouges.

Il avait beau s’être jusque-là ménagé, il se prit à accélérer sa course au-delà du raisonnable quand un grondement s’éleva des landes. Étrange, se dit-il, puisque le temps était loin d’annoncer l’orage.

Il posa son regard en contrebas et repéra une traînée d’herbe en bouillie et de terre retournée se dessiner sur le terrain, pareil au trait qu’une divinité tracerait avec son crayon. Un sourire lui vint, et il leva ses mains en porte-voix pour s’écrier :

« COOOOOOODY ! »

Son appel rebondit sur la lande et lui revint en écho. Alors, le tracé s’interrompit, et avec un nouveau coup de tonnerre la gamine parut transpercer l’espace et se matérialiser devant lui.

« Contente de te voir, Samson ! lança-t-elle, une main sur la tête pour aplatir ses boucles en l’air. Tu m’as fait peur, avec ta grosse voix j’ai cru que c’était le Geôlier qui m’appelait. Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Pardonne-moi de t’avoir effrayée. Je te retourne la question : n’étais-tu pas en compagnie du forgeron ? »

D’une façon décousue qui lui ressemblait bien, Cody lui narra une curieuse histoire de cochons, de voyages dans le temps, d’exploits fantastiques et de rosbif. Samson se réjouit de la réapparition de Grouchon et du Vénérable, et se promit de saluer Madame Cochon pour son vœu. La crainte que Thynaël et ses fidèles ne l’eussent rattrapé ne l’avait cependant pas quitté, et il jetait de discrets coups d’œil en direction de la montagne.

« Et là, acheva-t-elle, on part à la poursuite du méchant en armure. Pas vrai, Roger ?

— Gruik », approuva fièrement le porcelet potelé depuis le crâne de Samson. Un emplacement qu’il paraissait apprécier parmi tous ceux du monde.

« Et toi, alors ? Qu’est-ce que tu fais ici, tout seul ? »

En conciliant autant que faire se peut l’exactitude et la concision, Samson lui rapporta son vécu des derniers jours jusqu’au moment où il s’était décidé à quitter le monastère.

« Mais le monsieur avec toi, reprit Cody, ça pourrait être lui, le chevalier de feu qui veut tuer la Sorcière ?

— La description coïncide, admit Samson, même si je ne vois pas ce qui motiverait Pal… hum, mon ami, à s’en prendre à elle. Et puis, la Sorcière a plus d’un tour dans son sac. Elle s’est déjà montrée plus que capable de se défendre, non ?

— Oui, approuva Cody avec un froncement de sourcils. J’espère quand même que personne ne s’en prendra à elle. Je dois encore ressusciter ma sœur. »

Samson observa la position du soleil. Le crépuscule approchait.

« Écoute, Cody. Si ce drame devait arriver douze jours à partir du moment où le Vénérable l’a annoncé, cela signifie qu’il nous reste encore du temps. Nous savons où se trouve le chevalier. S’il devait s’attaquer à la Sorcière, nous pourrions le retrouver et le stopper. L’enjeu est immense, pas imminent – et pour l’heure, je dois absolument parvenir à ces ruines avant Thynaël. Je ne te demande pas de m’accompagner, mais…

— Je t’accompagne ! s’exclama joyeusement Cody, massue brandie. On n’a qu’à y aller ensemble. C’est comme si on repartait à l’aventure tous les trois, comme au bon vieux temps ! Pas vrai ? 

 — Gruik », ronchonna Roger. Entre autre nombreuses choses, il n’aimait pas voyager.

Samson ne put répondre à l’enthousiasme de Cody que par un sourire, même si l’expression du « bon vieux temps » lui rappela sa dernière discussion avec le chevalier sans nom. Les mots du Vénérable lui revinrent en tête. Un chevalier en armure de feu…

Un frisson le traversa. Se pouvait-il que la récente déconvenue de son compagnon pût le faire basculer vers de sombres desseins ? Après tout, il ne connaissait rien de cet homme casqué : ni son vrai nom ni son passé… encore moins les intentions précises qui l’avaient mené à la Tour de la Sorcière. Samson savait ce dont un homme livré au désespoir était capable – et en lui dévoilant son refus de reconquérir le trône, il avait eu la nette sensation d’avoir détruit tous les espoirs qui avaient porté le chevalier sans nom à ses côtés.

Samson se mordit la lèvre. Était-il indirectement responsable du triste avenir que le Vénérable avait entraperçu au cours de ses escapades dans le futur ? Se pouvait-il que le chevalier fût bel et bien le terrible danger contre lequel il avait mis Cody en garde ?…

« T’es en train de ruminer, Samson ! lui reprocha la gamine. Faut pas. Tu t’en veux d’avoir fait du mal à ton ami, mais c’est parfois ce qui se passe, avec les amis. Et toi, t’as pas voulu être méchant avec lui, t’as pas voulu lui faire de peine : tu as juste été honnête. C’était la meilleure chose à faire, et tant qu’on a fait ce qu’il faut faire, on n’a pas à s’en vouloir.

— Gruik », renchérit Roger, qui campait à présent l’épaule de Samson.

À nouveau, ce dernier se fendit d’un sourire. Il s’étonnait toujours de la sincérité et de la justesse avec laquelle l’enfant posait les mots sur ses tracas.

« Tu as peut-être raison, Cody.

— Non, pas peut-être, gloussa la gamine. J’ai raison. Alors, on y va ou quoi ? On a un monstre à bagarrer ! »

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