VIII-3 : La bibliothèque

Le chevalier sans nom s’adossa contre le mur. Voilà que Samson quittait le monastère, à présent. Y avait-il un rapport avec l’anormale tonalité des cloches ? Ou en profitait-il simplement pour fausser la compagnie des frères rouges ? L’avaient-ils mal traité, depuis leur arrivée ?…

Il repoussa ces questions d’un soupir. D’autres obligations l’attendaient. Lire. Apprendre. Méditer. Des tâches bien studieuses définies par Thynaël, auxquelles il devait se conformer tant qu’il aspirait à rejoindre les frères rouges. Le chevalier ignorait la direction vers laquelle on le poussait : parmi histoire, botanique, alchimie, musique et arithmétique, nombreux étaient les domaines soumis à son étude. Une variété de sujets qui l’auraient d’ordinaire laissé de marbre : lui qui était un homme d’épée et non de plume, n’avait pas de temps à perdre avec des matières autres que les sciences militaires et l’art du combat.

Mais puisque c’était là l’épreuve imposée par Thynaël afin de rejoindre le monastère, ainsi fût-il. L’idée en elle-même n’était pas si séduisante qu’il l’aurait voulu, quoiqu’il n’avait rien de mieux à faire ces temps-ci, et le goût du voyage et de l’aventure lui paraissait désormais bien amer.

Il avait mené une vie de guerrier, bien loin de se douter qu’il se retrouverait un jour cloîtré tel un moine au fond de cette tour froide et assombrie même en plein jour. Mais le choix n’était pas son luxe, d’autant plus que Samson l’avait abandonné.

Qu’Elirac reconquît son trône fut son plus cher voeu. Des années auparavant, il avait oeuvré à travers le royaume, à la recherche de soutiens de l’Ancien roi afin d’aider la résistance à préparer un coup d’État. Làs, quand bien même la dissidence se faisait forte, ces milieux demeuraient imperméables, a fortiori pour un soldat comme lui dont l’armure éveillait immédiatement les soupçons. En fin de compte, jamais le chevalier n’avait pu se rapprocher de ces cercles.

Comme il n’avait jamais pu aider l’Ancien roi à se rapprocher de son trône.

Sa voix rauque résonna dans son casque :

« Samson… Pourquoi me l’avoir caché ? Pourquoi ne pas m’avoir dit la vérité plus tôt ? »

Ses questions demeurèrent en suspens dans le vide poussiéreux de la bibliothèque. Le chevalier abaissa les yeux sur ses mains gantées. Il sentait le trop lourd poids de son heaume pour sa nuque fatiguée – cette douleur sourde cramponnée à ses cervicales était devenue une vieille amie.

Il goûta le poids de son armure sur ses épaules. Il s’était souvent demandé à quoi ressemblerait son corps après tant d’années passées sous le métal. Mieux valait éviter de trop y réfléchir, même si le rêve de quitter cette prison rouillée le visitait chaque nuit.

À l’intérieur de son heaume inconfortable, le son caverneux de sa respiration lui était si familier qu’il l’entendait toujours lorsqu’il retenait son souffle ; et une légère pression au niveau de sa mâchoire lui rappelait sans cesse que sa pilosité poussait encore, là-dessous.

Parviendrait-il à lever la conjuration un jour ? Ou mourrait-il étouffé par sa propre barbe ? Il sourit face à cette éventualité presque comique – pourtant la question l’avait poursuivi des années durant. Depuis le jour où les dieux avaient abattu leur châtiment sur lui, et l’avaient piégé dans sa cage de fer.

Il mourrait, et pas de sa belle mort. Sauf à obtenir le pardon des dieux. À se faire absoudre de ses péchés. À libérer le royaume du mal qui le rongeait.

Puis, il avait rencontré Elirac en chair et en os, et ce n’est qu’alors que le chevalier avait vu un nouvel idéal, un but autrement supérieur que celui, futile et égoïste, d’oeuvrer pour sa propre survie. Il avait cru en Samson jusqu’au bout ; les flammes de l’enfer n’auraient pu les empêcher de reconquérir le trône. Ils auraient rebâti le royaume, remis le monde sur pied, Elirac à sa tête et le chevalier à la place de son ombre.

Mais cette version des faits n’existait que dans son imaginaire. Envolés, ses beaux rêves de reconquête et de reconstruction : seule la décadence tendait les bras au royaume, et rien ne pouvait l’empêcher de s’y précipiter à présent. Elirac l’Ancien était bel et bien mort. En renonçant à ses idéaux, Samson l’avait mis à mort, aussi directement qu’un palefrenier abat un étalon au sabot infecté.

Toutefois, si cette froide réalité l’avait blessé au plus profond de ses convictions, le chevalier entretenait toujours le plus grand des respects envers celui qui, autrefois, avait uni les territoires ennemis en une seule et fière nation. Pour le bien du royaume. Pour le bien de tous.

Le chevalier repensa au sourire avenant de Samson, à ses tapes amicales et à sa voix rassurante. C’était un sympathique personnage, sous bien des aspects. Il allait jusqu’à défendre cette roublarde d’Opaline, que tout désignait coupable et qu’il continuait pourtant de croire sur parole. Qui aurait anticipé que la bonté d’Elirac l’Ancien l’aurait suivi jusqu’à aujourd’hui, alors même que son trône, sa famille et son royaume lui avaient été aussi vilement dérobés ?

Le chevalier sentit le chagrin l’attraper par la gorge et voulut prendre sa tête entre ses mains, mais son armure ne lui permit de réaliser que la moitié du mouvement. L’agitation de la cour lui parvint alors. Il revint à la fenêtre et aperçut, en contrebas, les frères rouges se préparer… mais à quoi ?

Il chercha à capter les intonations de leur voix, et comprit bien que quelque chose de grave s’annonçait. Le chevalier songea à Samson, parti à la hâte, seul, à pied et sans arme. Dans quel pétrin s’était-il encore fourré ?

Sans la moindre hésitation, il s’empara de son espadon posé contre le mur et quitta la bibliothèque.

« Je ne vous laisserai pas, Samson, jura-t-il ente ses dents. Vous pouvez compter sur moi. »

VIII-2 : Le tocsin
VIII-4 : Le crépuscule

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