VIII-2 : Le tocsin

Si le monastère se laissait le plus souvent aller à la grisaille, la cantine tenait lieu de salle plus festive et colorée avec ses banderoles peinturées, ses tableaux de nature bigarrée, ses poutres de rondins clairs et ses interminables attablées. La nourriture y était simple, mais consistante ; et les spiritueux développés au fond des caves du monastère réunissaient toutes les qualités promptes à alléger les esprits.

Exception faite du moment où Thynaël y entra. En l’absence des flammes rassurantes des trois larges âtres, les vitraux sans couleur projetaient une piteuse lumière grise sur les bancs et les murs. L’ensemble tenait plus de la salle de veillée mortuaire que d’un lieu de réjouissance. Quelques frères rouges s’étaient regroupés vers un coin reculé, comme honteux de leur propre présence ; et au centre de l’attention, un homme aux cheveux gras et aux vêtements encrassés par le voyage se tenait les coudes appuyés sur la table, la tête entre ses mains. À sa portée, un bol de soupe encore chaude et un généreux verre de vin, intouchés.

Les frères rouges s’écartèrent à l’approche de l’Architaire, la mine grave et l’air de s’excuser. Ils ne prêtaient aucune attention à Samson, immobilisé près de l’entrée, les sourcils froncés et l’oreille tendue.

« Un monstre, bredouilla l’homme après que Thynaël l’eut salué et questionné. Une créature de l’au-delà. » Il leva des yeux rougis soulignés de plusieurs poches de cernes. « Nous qui pensions cet Étage paisible, nous nous sommes lourdement trompés…

— Il l’est, répondit l’Architaire. Décrivez-moi cette créature.

— J’en suis incapable. Je n’ai fait que l’apercevoir, juste avant qu’elle ne se jette sur mon frère et lui… lui arrache la gorge d’un coup de dent. J’ai pris une giclée de sang dans les yeux, et le temps que je m’en débarrasse, elle… »

La voix du voyageur mourut et son regard noyé de larmes se posa sur ses mains cramoisies.

« Elle les a massacrés comme des bêtes. Comme des bêtes… »

Son ton se mua en sanglot, jusqu’à ce qu’il se secoue la tête pour se redonner contenance.

« Six hommes en armes, s’étonna un frère rouge, et pas un d’entre vous n’a réussi à la blesser ?

— Je vous reposerai la question quand vous l’aurez rencontrée, rétorqua le voyageur. Ce monstre-là n’avait rien d’humain. Il bougeait comme une ombre qui glisse sur le sol et se matérialise dans votre dos. »

Il s’empara du verre de vin et le vida d’une traite. Pour la première fois, sa voix brisée s’entachait de colère, comme si l’évocation de ces souvenirs appelait la frustration de n’avoir rien pu faire.

« Et sa force… Par tous les dieux, je l’ai vu attraper Thomas – un bonhomme de plus de cent kilos – et le projeter d’une seule main comme s’il n’était rien. Avec le son qu’il a fait en percutant le pilier, je ne doute pas qu’il soit mort sur le coup. Je n’ai jamais rien rencontré qui possède une telle force… »

Samson connaissait bien une personne capable de rivaliser sans problème, mais il garda cette réflexion pour lui.

« Quel pilier ? s’enquit Thynaël.

— Nous nous étions abrités dans les ruines du flanc est de la montagne. On ne faisait rien de mal, on voulait juste passer la nuit tranquillement et repartir sitôt le soleil levé ! Nous étions loin de nous douter que nous rencontrerions cette chose. Cet Étage est maudit, ma parole… »

Samson perçut chez le voyageur un nouveau changement de ton. Une légère crispation à l’endroit de sa mâchoire, un clignement frénétique des paupières. Il tripotait le verre désormais vide de ses doigts et raclait son contour de ses ongles. Après la tristesse et la colère, l’homme se laissait gagner par la nervosité.

Il ment, réalisa l’Ancien roi. Mais pourquoi mentir alors qu’il n’était entouré que d’alliés ?…

Une horrible sensation l’envahit tout à coup. Un à un, des souvenirs isolés les uns des autres, des détails anodins, lui revinrent en mémoire. Et avec eux une idée impossible, terrifiant ectoplasme de la pensée, se devinait à la surface, comme des débris de bois annonciateurs d’une carcasse de navire coulé.

La conversation se poursuivait, mais Samson ne l’écoutait plus. Son coeur s’emballait tant et si bien qu’il n’entendait plus que la pulsation sourde de ses tympans.

« Je refuse d’y croire… », lâcha-t-il dans un murmure audible de lui seul.

Son coeur s’apaisa comme pour laisser son esprit accepter cette… découverte ? Non… Ce n’était encore qu’une supposition. Une hypothèse sans preuve. Mais sa déduction se trouvait à la fois trop proche et trop lointaine de toute probabilité pour qu’il ne fasse pas l’effort de tendre le bras afin de la saisir.

Il tourna les talons sans mouvement brusque. Avant de sortir, la voix de Thynaël lui parvint :

« La quiétude de ce monastère ne peut pas être sans celle de ces terres. Nous partons en guerre, mes amis. Sonnez le tocsin. »

Son ton n’exprimait pas d’équivoque, aussi Samson rejoignit les portes du monastère à grands pas. L’idée de voler un cheval lui effleura l’esprit, mais il ne put se résoudre à ce lâche larcin. D’après le souvenir qu’il avait de ses observations de la montagne, il lui faudrait une bonne demi-journée avant de parvenir de l’autre côté à pied. Et il ne doutait pas qu’avec d’aussi bonnes montures que celle des frères rouges, dressées et soignées, rallier la crête ne leur demanderait qu’une heure ou deux en dépit le terrain accidenté.

Fort heureusement, Samson avait eu son content de voyages au fil des dernières années. Il savait à la fois s’orienter, engranger les distances et ménager ses efforts, avec ou sans monture. Et si ses semaines à Port-Marlique l’avaient encroûté, son séjour au monastère l’avait au plus haut point revigoré. La question était de savoir si son rythme et son avance suffiraient à rallier les ruines avant Thynaël et ses disciples.

Sans s’en soucier plus longuement, Samson poussa le double battant massif, leva le nez vers le ciel et s’élança d’un pas prudent, mais agile, sur le sentier.

Un seul instant d’attention lui avait manqué pour repérer la silhouette casquée qui l’observait depuis la haute tour de l’aile est.

VIII-1 : Le monastère
VIII-3 : La bibliothèque

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