VIII-16 : Le feu

Ses mots frappèrent les murs comme s’ils furent de fer. La carcasse décharnée des ruines trembla, tandis que des planches moisies chutaient du plafond et que les alcôves se disloquaient.

« Le chevalier en armure de feu ! » s’exclama Cody, mais le vacarme couvrait sa voix.

Opaline releva son air ahuri et celui de Samson ; puis elle se souvint que tous deux assistaient à cette démonstration de force pour la première fois.

« Qu’est-ce qui lui arrive ? » lança-t-il.

Opaline rabattit les pans de son manteau autour de son corps. L’ardente lumière chauffait ses vêtements et attaquait sa peau comme un soleil aux rayons tranchants.

« Bonne question. Il prétend que ses dieux se manifestent ainsi. »

Une ultime rafale les projeta au sol et le calme revint à pas timides. Au centre de la salle, le chevalier flamboyait – au sens propre du terme. Les flammes rugissaient le long de son armure, dont la teinte terne et rouillée s’effaçait sous les reflets chatoyants pareils à ceux de l’or en fusion.

La clarté de sa silhouette semblait avoir chassé les ombres des ruines ; jusqu’à ce que l’une d’entre elles fonde sur lui, l’épée à la main.

Il para de son espadon à la lame rougeoyante et contre-attaqua. Opaline esquiva de justesse, et sentit un nouveau souffle brûlant traverser ses vêtements.

Elle s’attendit à ce que le chevalier se lance dans quelque déclaration triomphaliste à propos de ses dieux et de leur puissance, mais ce fut tout le contraire. Il saisit son épée à deux mains et chargea avec un cri de guerre. Les pas de ses bottes cloutées se répercutaient en lourdes vibrations à travers le sol malmené ; Opaline avait plus l’impression d’être attaquée par un minotaure que par un homme. Un minotaure qui aurait pris feu.

Un énorme bloc de pierre venu s’abattre sur le crâne du chevalier stoppa son élan. Il trébucha, sonné, les mains cramponnées à sa lame comme à son salut.

« Joli lancé », s’écria Opaline à l’attention de Samson. Il ne l’entendit pas ; un poing muni d’un gantelet en flammes s’écrasa sur son visage avec un craquement sinistre.

Opaline dégaina alors son fouet, enserra le cou du chevalier de sa lanière et tira de toutes ses forces.

Son adversaire vacilla, mais se campa bien vite sur ses positions et retrouva l’équilibre. Les flammes gagnèrent en intensité, et la lanière de cuir brûla sous leur chaleur. Sans crier gare, le chevalier balança son épée en direction d’Opaline.

Une atroce douleur lui bondit au visage. La lame ne l’avait pas profondément touchée, non ; elle ne l’avait qu’entaillée. Mais son seul contact lui fit l’effet d’une plaie ouverte sur laquelle un tortionnaire inspiré aurait déposé du sel. Opaline tituba, les mains plaquées sur son visage. Elle se secoua pour reprendre possession de ses sens, mais son cerveau ne recevait d’autre signal que la souffrance.

« Meurs », gronda la voix encasquée.

La lame décrivit un arc de cercle parfait et fondit en direction d’Opaline. Jusqu’à ce que Samson se plaçât sur sa trajectoire.

« Non ! » hurla le chevalier.

Trop tard. Il n’eut guère le temps de freiner ni dévier son coup ; l’épée s’abattit sur la clavicule de Samson et lui ouvrit le buste jusqu’au ventre. Opaline vit la pointe de l’espadon s’immobiliser à quelques millimètres de son œil. Le sang qui l’imprégnait coula en un unique fil pourpre, sur sa joue blafarde puis le long de son cou.

Samson s’effondra comme une statue basculée. Le chevalier l’observa, incrédule, incapable de poser les mots ni les pensées sur ce qui venait de se produire. Son incompréhension avait chassé colère, agressivité, et même jusqu’aux flammes de son armure. Il se tenait là, les mains crispées autour d’une lame souillée de sang, tandis que la rouille de son armure et l’humidité noire des ruines reprenaient leur droit sur la réalité.

Avec un souffle étranglé, il se tourna vers Cody.

« Je ne voulais pas le tuer, bafouilla le chevalier. Ma lame était destinée à Opaline ! »

Livide, les yeux hagards et la mâchoire tremblante, la gamine s’avança comme dans un rêve. Puis à mi-chemin, elle s’immobilisa et lâcha un hurlement. Un hurlement du cœur, enflé de peine et de désespoir, perçant comme l’horrible tourment venu la prendre par surprise. Opaline crut bien perdre la raison, quand bien même elle couvrit ses oreilles de ses mains.

« Je n’ai pas pu l’éviter, se justifia le chevalier. J’ai tenté de le sauver de lui-même ; il a refusé de m’écouter ! »

Mais dès l’instant où l’enfant posa sur lui ses yeux bleus injectés de rage, il comprit que les mots n’avaient plus aucune place. Il leva son arme – en un éclair, Cody se matérialisa devant lui et lui décocha un fulgurant revers de sa terrifiante massue.

Le chevalier vola comme un pantin désarticulé, percuta le mur et s’effondra dans un fracas de métal tordu et d’os brisés. Les ruines frémirent, le plafond s’affaissa et il disparut sous un éboulement de blocs de pierre des dimensions d’un fauteuil.

En un instant, il ne subsista de lui d’autre trace que quelques planches carbonisées. Ainsi qu’une enfant serrant contre elle le corps d’un ami, dans le sang et les sanglots.

VIII-15 : Les palabres
IX-1 : Le cochon

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