VIII-15 : Les palabres

Un rire sans joie retentit à l’intérieur du casque. Le chevalier s’avança brutalement ; son heaume de métal heurta Opaline en pleine poitrine.

« Vous parlez comme l’héroïne d’une tragédie grandiloquente, lança-t-il. Balivernes. Vous allez mourir aujourd’hui, Opaline, et nul ne se souviendra de vous. Vous ne serez qu’une tache au bas des pages oubliées de la Tour. »

Le chevalier fondait déjà sur elle alors qu’elle se redressait. La longue épée l’assaillit encore et encore, et elle n’eut d’autre choix que de multiplier les esquives – aussi tranchante fût l’arme d’Ézéchiel, encaisser un coup d’espadon l’aurait probablement brisée en éclats.

Sûr de lui, le chevalier tenta d’embrocher Opaline d’une estocade. Elle le laissa s’approcher et se déroba au dernier instant ; la lame franchit son pourpoint et lui entailla la peau du ventre. Mais en l’absence de réelle résistance, son adversaire fut emporté par son propre élan, et Opaline eut l’occasion de lui décocher un coup de talon dans la rotule. Si l’armure absorba le gros du choc, il perdit toutefois l’équilibre et tomba accroupi – juste à la bonne hauteur pour qu’Opaline lui envoie son genou dans le casque. L’impact lui arracha une plainte ainsi que sa lame.

Son adversaire sonné et désarmé, elle agripa sa propre épée et visa avec soin la jointure du heaume. Le chevalier leva le bras ; son gantelet dévia l’assaut avec une gerbe d’étincelles. De son autre main, il saisit Opaline à la gorge et la plaqua contre le mur avec une force terrible. Son dos heurta la pierre froide et cruelle, cependant elle refusa de lâcher son arme. Le chevalier raffermit sa prise et lui fit de nouveau frapper la paroi.

Le crâne d’Opaline encaissa le choc, cette fois-ci. L’épée lui échappa. Sa vision s’emplit d’étoiles paniquées, et le monde se réduisit à la vue d’un heaume habité par la colère.

Samson assistait à la scène à travers le brouillard de l’étourdissement. Le coup sur la nuque l’avait mis à terre et le sol tanguait trop pour l’autoriser à se relever. Il se secoua et discerna par-delà les vapes le regard bleu et inquiet de Cody.

« Samson ! Ça va ? Tu vas pas mourir, hein ? »

Il tenta à nouveau de se redresser et bascula tête première. Cody le rattrapa et le fit s’allonger.

« Aide Opaline, grogna-t-il. Ne le laisse pas faire. »

La gamine leva un regard soucieux vers les deux silhouettes en proie à la lutte. Samson sentit l’urgence de la situation dissiper sa torpeur. Mais lorsqu’il mit un pied au sol, elle posa une main douce quoique ferme sur son épaule.

« Que fais-tu ? Nous devons l’aider.

— Je sais pas, Samson », bredouilla-t-elle. Elle tourna vers lui son visage envahi d’incertitude. « Je sais pas s’il faut aider Opaline. »

Une telle surprise s’empara de Samson qu’elle se sentit contrainte de poursuivre :

« Oui, Opaline est sans doute pas aussi méchante que les vrais méchants, mais… elle a quand même tué des gens et elle les a mangés. Alors on est pas obligés de la tuer, non. Mais on est pas obligés de la sauver, non plus. Tu crois pas… ? »

Samson n’avait plus de temps à perdre en explications. Si Cody avait sa propre opinion sur le sujet, grand bien lui en fît ; quant à lui, il ne pouvait se résoudre à rester sans rien faire. 

Il se releva, s’élança de toutes ses forces vers le chevalier et le percuta d’un coup d’épaule comme un bélier lancé à pleine vitesse. L’homme en armure s’étala au sol avec un fracas semblable à celui d’une partie de pétanque dans un magasin de casseroles.

Opaline se redressa, le teint rouge et le souffle court.

« J’ai envie de dire que je n’avais pas besoin de votre aide, râla-t-elle, la gorge sèche, mais ça commence à faire beaucoup de mensonges.

— J’ignorais qu’on pouvait étrangler ce qui était déjà mort », sourit Samson.

D’une main, il lui tendait l’épée d’Ézéchiel ; de l’autre, il massait son épaule endolorie. Opaline le remercia d’un hochement de tête.

« Devenir plus humaine me rend aussi plus faible, et je suis sûre que ça ferait un sujet de conversation fascinant si nous n’avions pas mieux à faire. »

En effet, le chevalier se redressait parmi les ruines, le corps voûté et l’armure percluse d’éraflures.

« J’aurais donné ma vie pour vous, Samson, et c’est ainsi que vous exprimez votre gratitude ? maugréa-t-il. En combattant aux côtés de ce monstre, par simple esprit de contradiction ? Votre puérilité m’écoeure.

— C’est vous qui avez commencé », lança Opaline.

Sans lui prêter attention, le chevalier s’avança de quelques pas, son épée en main.

« Je ne veux pas vous tuer, Samson.

— Alors, ne me tuez pas, répondit l’intéressé. Faites demi-tour et oubliez tout ceci. »

L’homme secoua la tête autant que son armure le lui permettait.

« Impossible. Vous pensez que tout se résume à cette escarmouche ? Vous avez tort. L’enjeu s’étend bien au-delà de nos personnes. Je combats afin que le bien et la justice triomphent enfin.

— C’est tout à votre honneur, mais la mort d’Opaline n’apportera ni l’un ni l’autre.

— Bien que je sois en total désaccord avec vous, au moins, je défends quelque chose. Quant à vous, quel est votre but ? Je ne comprends même pas ce que vous faites ici…

— Il n’y a pas de secret, lança Samson. Je vous empêche de commettre l’irréparable. »

Le chevalier grogna.

« Votre obstination aveugle me consterne. N’avez-vous donc aucune… »

Un couteau enfoncé dans la fente de son oeil gauche l’interrompit. Il tituba en arrière, désorienté, et poussa un rugissement de douleur.

Opaline abaissa le bras et soutint le regard réprobateur de Samson.

« Quoi ? Ce n’est pas parce que vous palabrez sur des questions de bienséance que le combat s’interrompt, se justifia-t-elle.

— Reconnaissez que ce genre de geste n’a aucune noblesse…

— Reconnaissez que c’est un joli lancé. »

L’attention de Samson revint au chevalier. Celui-ci empoigna le couteau et l’arracha d’une main ferme. Son cri rauque emplit les ruines, et Cody l’observait pétrifiée de terreur. Samson songea à lui conseiller de partir : ce spectacle sanglant ne seyait à aucun enfant, pas même à une bagarreuse comme Cody. Mais alors qu’il la rejoignait, une violente bourrasque d’air chaud manqua de le déséquilibrer.

Au milieu des ruines, de puissantes flammes s’emparaient de l’armure du chevalier. Elles brillaient d’une telle aura que Samson fut forcé de détourner le regard. Opaline tirait le rebord de son chapeau afin de protéger le sien. Cody parut plus impressionnée qu’incommodée ; quant à Roger, son derrière dodu tremblait au fond de ses poches.

En un instant, la fraîche moiteur des ruines s’enfuit devant une chaleur cuisante. Les débris de bois dégageaient une fumée noire, et autour du chevalier, la pierre rougeoyait comme de la braise.

« C’en est assez, tonna-t-il. Opaline mourra aujourd’hui. Les dieux me l’ordonnent ! »

VIII-14 : Le compliment
VIII-16 : Le feu

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.