VIII-14 : Le compliment

Samson se détourna. Le son de pas se rapprochait, désormais. Puis il percuta : si les frères rouges arrivaient… alors où était Cody ?

Son angoisse s’atténua sitôt qu’il aperçut les boucles blondes de la fillette. Mais ses traits se crispèrent lorsqu’il découvrit que le chevalier sans nom la suivait.

Tous deux s’approchèrent d’un air interdit. La gamine livide jetait de brefs regards à Opaline sans oser la fixer.

À sa vue, la goule perdit sa contenance. Puis, son attention se reporta bien vite sur l’homme en armure, qui dépassa Cody à grands pas et se planta devant Samson.

Les deux hommes se toisèrent, imperturbables. Samson tentait de percevoir les émotions du chevalier ; aucune ne filtrait à travers l’armure. Avec son aspect terne et rouillé, elle ressemblait plus que jamais à une statue. Une statue entachée de larges projections écarlates.

Cody brisa enfin le silence d’une petite voix. Elle se tordit les poignets et se mordit les lèvres en expliquant :

« Il m’a dit que tu étais en danger, Samson. Il m’a dit qu’il ne fallait pas te laisser seul en compagnie du monstre. » Elle se retint de jeter un oeil à Opaline, en vain. « Alors, je l’ai laissé entrer… je m’inquiétais pour toi, je ne voulais pas qu’il t’arrive du mal. Tu ne m’en veux pas, hein ?

— Je ne t’en veux pas, Cody. Tu as bien fait », la rassura Samson.

Il échangea un regard avec Opaline. Si la goule avait récupéré une relative apparence humaine, la pâleur de son teint, la noirceur de ses cernes ainsi que les multiples taches de sang sur ses vêtements et ses mains la trahissaient. Sans compter les ténèbres des ruines, qui avaient trouvé en sa silhouette un refuge tout désigné.

Le chevalier fit un pas dans leur direction. Le bruit de sa botte résonna comme un augure sinistre.

« Vous m’avez suivi, lui lança Samson.

— À cheval. Je m’inquiétais également. Le monastère était en ébullition. Les frères rouges seront ici d’un instant à l’autre. »

Sa voix inhabituellement monocorde et la raideur mécanique de ses gestes lui donnaient des airs d’automate détraqué. Il fit un pas de plus.

« Maintenant, Samson, je vais ignorer ce que j’ai entendu depuis l’entrée des ruines, et vous allez me dire que j’avais raison depuis le début. Vous allez me dire que vous êtes venu mettre un terme à tout ceci et rattraper vos erreurs. Vous allez me dire que vous êtes du côté du bien et que jamais vous ne vous allierez à un mort-vivant. »

Samson inspira. La situation était grave, pas irréparable. Il y avait encore un moyen de la sauver. De sauver tout le monde.

« Palouf, reprit-il, vous devez…

— Je ne m’appelle pas Palouf, trancha le chevalier, et puisque vous n’êtes pas mon roi, vous n’avez pas à me dire ce que je dois faire ou non. Assez de vos explications, de vos excuses. Vous l’avez défendue suffisamment longtemps. J’avais raison à son propos depuis le début, admettez-le. »

Son regard s’attarda ostensiblement sur les ossements qui jonchaient le sol.

« Quoique la réalité soit encore pire que ce que j’imaginais. Mais n’ayez crainte. Si vous n’avez pas le cran de faire ce qui doit être fait, alors j’accepte ce fardeau. »

La pointe de reproche dans sa voix se mua en ordre lorsqu’il posa la main sur la garde de son arme :

« Écartez-vous, Samson. Par les dieux, je vais débarrasser la terre de cette engeance, une bonne fois pour toutes.

— Je vous prie d’essayer, mon brave Palouf, sourit Opaline. Je vous en conjure, essayez.

— Je ne m’appelle pas Palouf, gronda le chevalier. Je vous ferai ravaler votre vanité, vos moqueries et vos mensonges. Il est temps de souffrir la peine de vos crimes.

— Sam… Samson, est-ce que… est-ce qu’Opaline est un monstre ? », bégaya Cody.

Pris entre deux feux, Samson posa un lourd regard sur la gamine. Elle tremblait comme une feuille, terrorisée tant par la nature de la goule que par l’incertitude, sa massue tenue de mains hésitantes comme si elle ne savait plus s’en servir. Perché sur son épaule, un Roger aux yeux ronds et à la queue tendue fixait la scène avec attention.

« J’en suis un, admit Opaline. Et il est vrai que j’ai commis des actes terribles : ma nature m’y oblige et je n’ai guère le choix. Mais sache une chose, Cody, c’est que jamais je ne te ferai de mal – ni à toi, ni à Samson ou à Roger. Je ne tue que pour survivre, et je ne m’en prends qu’aux criminels et à ceux qui me pourchassent. Je n’attaque pas d’innocents. »

La gamine avait tressailli lorsque la goule s’était directement adressée à elle. Ces paroles parurent toutefois la rassurer, puisque ses mains se décrispèrent autour du manche de sa massue.

« Alors, reprit Cody – et quelques notes d’espoir s’échappaient des tremblements de sa voix, tu fais partie des gentils ? Tu es de notre côté ?

— Les gentils et les méchants, ça n’existe pas. Le monde n’est ni noir ni blanc ; il est gris et nuancé. Mais ce qui est certain, c’est que je ne suis pas votre ennemie. »

Cody allait répondre, quand son exclamation s’éleva à travers les ruines. Roger avait bondi de son épaule et sautillait en direction d’Opaline. Le porcelet potelé s’immobilisa aux pieds de la goule et la renifla avec curiosité. Les narines de son petit groin se dilataient afin d’y laisser passer l’air. Son examen olfactif expédié, il se dandina vers Opaline et lui colla son arrière-train dodu contre la cheville.

« Gruik », déclara alors Roger, et sans doute Cody comprit-elle le message puisqu’elle abaissa sa massue. Malgré le trouble de son expression, le geste de Roger l’avait libérée de sa peur.

Un raclement métallique attira les regards ; le chevalier avait perdu patience. La lueur de la lune se reflétait sur l’interminable lame de l’espadon, soigneusement entretenue depuis les derniers jours à en juger par son éclat. Sa posture n’avait rien d’offensif, mais l’on devinait au simple port de son arme qu’il la maîtrisait d’une main assurée.

« La mascarade a assez duré. Dois-je seulement vous rappeler que nous avons affaire à une goule ? Une des pires menaces à la race humaine, une insulte à la nature… et nous sommes-là à discuter du bien et du mal ? Vous êtes tous fous !

— Du calme, l’ami, murmura Samson. Nul ne vous veut du mal, ici. Rengainez votre arme. »

Le heaume s’orienta vers lui. L’absence de traits ne suffisait pas à dissimuler la fureur qui bouillonnait à l’intérieur.

« Je ne suis pas votre ami. J’ai cru en vous, Samson ; j’ai cru que vous étiez celui que le monde attendait. L’homme qui ferait de notre royaume un endroit meilleur, qui lui retournerait sa grandeur, comme vous l’aviez fait par le passé. Et je me suis lourdement trompé.

— Je ne vois pas le rapport. J’ai fait le choix de renoncer au royaume, car je n’ai plus les épaules pour le porter. Il serait temps de vous rendre à l’évidence et d’arrêter de me considérer en homme providentiel. Je n’ai jamais prétendu sauver le monde… »

Le chevalier émit un rire lugubre. Sa lame demeurait baissée, quoique tenue en évidence.

« Cette fois, reprit-il, je suis d’accord avec vous. Le monde mérite mieux que vous. Votre probité n’est plus ce qu’elle était. Elirac fut un grand souverain, mais il mourut au jour de sa chute. Et vous, Samson, n’êtes qu’un fantôme. Une ombre faible et lâche qui tolère l’injustice et pactise avec les morts-vivants. Si je ne portais pas un tel respect à celui que vous avez remplacé, je vous tuerais sur place. »

Samson ne broncha pas. Toutefois, l’imperceptible mouvement de ses lèvres, la légère crispation de ses traits, lui conféra un air féroce qui ne lui ressemblait pas.

« Eh bien, faites, l’ami, l’invita-t-il à bras ouverts. Si vous pensez être meilleur que moi, prouvez-moi votre force. Prouvez-moi que vous pouvez tuer de sang-froid une personne désarmée, qui jamais n’a voulu vous faire de mal. »

La surprise du chevalier dissipa sa colère. Son regard hésitant considéra Samson. Puis il se raffermit en dérivant sur Opaline.

« Vous n’en valez pas la peine. J’ai plus important à faire : cette immonde créature doit être terrassée au plus vite avant qu’elle ne corrompe quelqu’un.

— Je ne corromprai personne, pas plus aujourd’hui qu’hier, espèce d’imbécile, lui lança Opaline. Dites-moi, vous qui vous donnez le beau rôle, combien avez-vous volé de vies depuis votre arrivée à la Tour ? Êtes-vous seulement capable de tenir le compte ? »

Le chevalier grogna. La haine transpirait par chaque interstice de son armure. Il fit un nouveau pas en avant, mais la carrure de Samson lui barrait toujours la route.

« Je ne sers que la justice et les dieux… Et vous ? cracha-t-il à Opaline. Vous n’êtes qu’une bête qui tue pour se nourrir. Je connais votre espèce – j’ai passé ma vie à traquer le mal sous toutes ses formes : et croyez-moi, des créatures telles que vous, j’en ai terrassées aux quatre coins du royaume.

— J’en suis ravie pour vous. Mais utilisez votre cerveau deux minutes, si vous en avez un : m’avez-vous vue une seule fois m’en prendre à des innocents ? À attaquer quelqu’un autrement que pour me défendre ? Bien sûr que non, idiot ! je ne tue que par nécessité, mes proies sont des cadavres passés et des fous sans lesquels le monde se porte mieux.

« Quant à vous, qui prétendez servir les dieux – quels dieux, d’ailleurs ? Je serais curieuse de le savoir –, en vérité vous ne servez que vous-même. Autrement dit, vous ne servez à rien. »

Le chevalier secouait la tête à chaque mot. Était-ce le reflet de la lune, Opaline l’ignorait, mais l’armure lui paraissait bien moins mate et plus brillante, comme lustrée par une main invisible.

« Vous êtes un monstre, Opaline. Le passé de vos victimes n’y change rien. Quant à moi, je suis chevalier : j’ai fait le serment de servir la justice et de combattre les horreurs de votre espèce. Et au nom des dieux et de tout ce qui vit, je le ferai. »

Sans crier gare, son poing partit comme un boulet de canon et s’écrasa sur la nuque de Samson. Cody poussa un cri déchirant, et Roger lâcha un « Gruik » de terreur.

Opaline bondit alors, l’épée d’Ézéchiel en main. Elle feinta sur la droite, mais en bretteur expérimenté, le chevalier bloqua son coup net.

« D’aussi près, grinça-t-il par-dessus leurs lames, je puis enfin contempler votre vraie nature. Et elle est hideuse. »

La goule lui répondit par son plus large sourire.

« Je vous retourne le compliment… Palouf. »

VIII-13 : Humaine
VIII-15 : Les palabres

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