VIII-13 : Humaine

« Alors ça veut dire qu’Opaline est une vilaine goule ? » gémit Cody, terrifiée.

Sur la crête de la colline, Samson posa un œil soucieux sur la sombre silhouette des ruines. Plus ils s’en approchaient, plus elles lui paraissaient menaçantes. Était-ce le fait du crépuscule, de son imagination… ou la simple réalité ?

Un poids sur sa tête lui signala que Roger venait d’y prendre place. Il rajusta le lourd sac sur son épaule et reprit la route.

« Les goules sont des créatures aussi dangereuses qu’anciennes. Toutefois, toutes ne sont pas des monstres dénués de raison. Certaines peuvent même passer inaperçues au milieu des humains. Comme Opaline.

— Ah. Je me disais bien, qu’elle ressemblait pas trop à un zombie. Mais comment c’est possible ? Je pensais que tous les morts-vivants étaient moches, moi. »

Roger glissa sur l’épaule de Samson et lui colla son groin froid dans l’oreille. Celui-ci grimaça et rabattit ses cheveux en arrière.

« À la différence de la plupart des morts-vivants, le corps perpétuellement pourrissant d’une goule est capable de se régénérer lorsqu’elle se nourrit de chair humaine. C’est ainsi qu’elle peut se maintenir à un état de quasi-humanité : elle conserve ses sens, sa raison, ses émotions, ses habitudes humaines comme celle de manger et de boire… Une goule quasi humaine peut même en oublier sa vraie nature, et ressentir des choses comme la douleur et la faim.

« Mais elle reste une goule, et sans chair humaine… son corps dépérit, sa raison l’abandonne, jusqu’à ce que sa nature férale prenne le dessus. Et c’est encore pire si elle est mortellement blessée. Oh, une goule ne peut mourir de blessures aussi fatales soient-elle, puisqu’elle est déjà morte. Mais elle ne peut guérir naturellement non plus, elle devra manger de la chair humaine afin de se régénérer. Et si elle s’y refuse, sa vraie nature la regagnera.

— Donc pour rester humaine, une goule doit manger des gens ? C’est dégoûtant, ad vitam aeternam ! se révolta Cody.

— Et nombre de goules pensent comme toi, approuva Samson. Voilà pourquoi certaines ne peuvent se résoudre au cannibalisme et se laissent dépérir… jusqu’à devenir des coquilles vides affamées de chair humaine.

— Tu en sais, des choses, Samson. Comment ça se fait ? »

La gamine se laissa glisser le long d’une pente et sauta les derniers mètres. Elle atterrit sur un rocher qui se fissura sous le poids de sa massue. Samson la suivit d’un pas souple, une main doucement posée sur Roger afin de l’empêcher de glisser de son épaule.

« Il y a des années, bien avant que je n’accède au trône, je fus envoyé loin à l’ouest du royaume en compagnie de quelques mercenaires. L’un des villages frontaliers avait connu des raids de bandits des montagnes, et nous avions pour mission d’y mettre un terme.

« Sauf qu’au lieu du hameau de survivants auquel nous nous attendions, nous tombâmes sur un groupe de morts-vivants. Ils étaient idiots et aveugles du fait de leurs corps pourrissants, mais extrêmement vigoureux et combatifs. Deux de nos hommes périrent au cours de l’assaut malgré la force du nombre. Peu d’entre nous avaient affronté de mort-vivant au cours de leur vie. Je pris cependant la décision de brûler les corps. Il n’était pas l’heure de courir des risques inutiles.

« Au soir, nous revînmes sur nos pas et décidâmes d’établir notre camp au faîte d’une colline, là nous où nous pouvions surveiller les environs. La nuit passa tranquillement ; puis, au matin, nous découvrîmes qu’un de nos hommes manquait à l’appel. Je me rendis dans sa tente et trouvai ses… (Il pesa ses mots.) Ce qui restait de son corps. Il avait été dévoré pendant la nuit par un mort-vivant.

— Doux Grouchon, s’horrifia Cody. Ils vous avaient retrouvés ?

— Loin de là. Alors que nous fouillions la tente à la recherche de traces de lutte, l’un des mercenaires m’avoua que son ami défunt avait dissimulé une main de mort-vivant dans sa poche – une simple main, qu’il avait prélevée en guise de trophée. Il la pensait inoffensive – après tout, même si elle s’était subitement animée pendant la nuit, ce n’était qu’une main.

« Quelle ne fut pas notre horreur, alors que nous soulevions les draps du lit, lorsque nous découvrîmes que cette main avait tué notre compagnon, l’avait dévoré, et pire encore, qu’elle avait repoussé en… En début de corps. »

Cody semblait partagée entre terreur et curiosité. Alors que Samson se maudissait de ne pas s’en être tenu au minimum de détails, la gamine s’enquit :

« Mais comment une main peut manger quelqu’un ? C’est pas possible ! »

Samson réfléchit à sa réponse avant d’expliquer :

« Les goules comptent parmi les morts-vivants les plus versatiles. Elles sont par-dessus tout extrêmement difficiles à tuer. Leur corps est même capable de se remodeler afin de s’adapter. Dépourvu de tête, il trouvera toujours un moyen de… d’ingurgiter. » Il chassa cette image peu joyeuse d’un geste de la main. « À partir de là, une goule peut se régénérer complètement. Si l’on lui donne assez de temps et de nourriture, elle retrouvera une apparence humaine.

— Et Opaline est un de ces monstres ? frémit Cody. Tu es vraiment sûr de ça ? »

Samson passa en revue les détails qu’il retenait en mémoire depuis sa rencontre avec Opaline.

« Profanation de sépultures. Tortures et mutilations. Actes de cannibalisme. C’est ce qui était indiqué sur son avis de recherche. »

Il déglutit avec difficulté. Il pouvait revoir Opaline, qui niait ces crimes avec véhémence. Elle lui avait menti en le regardant droit dans les yeux ; mais qu’aurait-elle pu faire d’autre ?

VIII-12 : La culpabilité
VIII-14 : Le compliment

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