VIII-12 : La culpabilité

Puis elle disparut dans un simple souffle. Samson la suivit, guidé par l’odeur particulière qu’elle laissait derrière elle. Une odeur loin de celle de la putréfaction, contrairement à ce qu’il avait pensé : une fragrance agressive à mi-chemin entre le charbon et la viande carbonisée.

De retour au hall, d’horribles sons de chair déchirée et d’os brisés l’accueillirent. Opaline s’était dissimulée dans un coin d’ombre, mais n’avait pas prévu de rendre son repas silencieux. Samson leva un regard soucieux en direction de la toiture. La lumière du soleil laissait place à la pâleur de la nuit.

« Nous ne devrions pas traîner. Les moines du monastère sont sur le chemin.

— Le monastère, articula Opaline entre deux sons de mastications. Vous en venez ?

— J’en viens. Palouf et moi nous y sommes rendus. Nous étions à votre recherche. »

Opaline émit le bruit d’une lionne qui engloutit un pavé de viande tout rond.

« Quelques malfrats m’ont attaquée, il y a quelques jours. La plupart m’ont servi de dîner, mais l’un de ces bons à rien a réussi à s’enfuir. J’imagine que c’est celui-là même qui est venu pleurer dans les robes des moines. Petit, moustachu et puant ?

— C’était lui. Les frères rouges savent ce qui s’est passé ici – du moins, ils n’ont entendu qu’une version des faits qui ne vous met pas à votre avantage. Et ils sont en route pour vous. Il vous faut quitter cet endroit au plus vite.

— C’est uniquement pour ça que vous êtes venu ? » s’étonna Opaline. Un tibia cramoisi rebondit au sol et roula sur les dalles. « Qu’ils viennent. J’ai encore besoin de nourriture pour récupérer une apparence humaine, et hors de question de bouger d’ici là. Vous me disiez que vous les aviez rencontrés ? Ils sont bien nourris, non ?

— C’est de la folie, grommela Samson. Tous ces corps que vous mangez ne risquent-ils pas de se transformer eux-mêmes en goules, à propos ? »

Opaline fendit les ombres et reparut devant lui. Il fut frappé par l’apparence de son visage, bien plus humain qu’auparavant. L’on devinait toutefois sa peau à vif par endroits, et le sang barbouillant sa bouche contrastait avec sa pâleur cadavérique.

Elle s’essuya d’un revers et rajusta son chapeau.

« Aucune chance. Il faut survivre à la morsure afin de muter en goule. Les corps ne se raniment pas si je les dévore avant. » Elle découvrit des canines protubérantes Samson ne put s’empêcher de les fixer. « Des cabales de goules tentent de contaminer jusqu’au dernier humain, mais je n’y prends pas part. Ce n’est pas parce que l’humanité n’est qu’un tas d’ordures qu’il faut la remplacer par un tas de purin. Sans vouloir vous offenser.

— Il n’y a pas de mal. Alors, que faisons-nous ? Vous n’allez tout de même pas rester plantée ici en attendant que les moines n’arrivent, si ?

— J’ai faim, répondit simplement Opaline. Décrivez-les-moi. Est-ce qu’ils sont bien portants ? Un peu dodus ?

— Opaline, je ne peux décemment pas vous laisser dévorer des gens. Je suis venu pour vous éviter de vous faire massacrer, pas pour que vous assassiniez des moines. Si vous tenez à préserver les braves personnes, alors épargnez celles-là.

— Ils l’auront cherché, puisque ce sont eux qui viennent à moi. On mange bien, au monastère, non ? Quel âge ont-ils, environ ? »

Samson se sentit gagné par l’agacement. En dépit de la malice qui brillait dans les yeux d’Opaline, il la savait sincère dans ses propos. Elle avait la ferme intention d’attendre Thynaël et ses frères.

« Et que comptez-vous faire, face à une dizaine de guerriers ? s’enquit-il, le regard lourd. Traverser leurs armures avec votre dentition si robuste ?

— Vous verrez. Au moins, je sais combien ils sont. Une dizaine, vous dites ? C’est largement assez de bonne chair pour me reconstruire. Vos yeux restent non négociables, à propos ?

Assez ! s’emporta Samson. Ce n’est pas un jeu. Il en va de la vie de ces hommes. Je ne les laisserai pas s’en prendre à vous, pas plus que je vous laisserai les toucher. »

Opaline dodelina du corps et se fendit d’un sourire sans joie.

« Voilà votre faiblesse, Samson. Vous accordez trop d’importance à la vie. Aux personnes. Depuis le temps que je me cache ici, j’ai pu réfléchir à toutes sortes de choses, et je pense avoir compris ce qui ne tourne pas rond, chez vous. Vous avez le poids de la guerre sur la conscience – celle que vous avez menée il y a dix ans de cela, lors de l’unification du royaume. Votre empire s’est bâti sur les cadavres de dizaines de milliers ; tout ça pour le résultat qu’on connaît aujourd’hui. La culpabilité d’avoir envoyé tant de personnes au casse-pipe vous ronge, malgré toutes les idioties qu’on raconte sur les sacrifices héroïques. Vous avez trop de sang sur les mains, et vous vous refusez désormais à laisser qui que soit mourir. »

Le regard de Samson s’assombrit, mais il ne fit rien pour la contredire.

« Quand bien même ce serait vrai ; où est le problème ?

— Le problème, mon cher Samson, c’est que vous passez pour un imbécile. Que Palouf ait décidé de me faire la peau parce que je suis une insulte à sa vertu, je puis encore l’accepter ; que votre maudite culpabilité vous fasse nier l’évidence, voilà qui m’ennuie. Je suis une goule et je tue pour survivre ; c’est dans ma nature. Alors arrêtez d’essayer de me convaincre que je vaux mieux que ça, parce que ce n’est pas vrai. Autant réprimander un chat qui mange des souris. Et si mon existence dérange certaines personnes, je me ferai un plaisir de les expédier là où tout ceci n’aura plus aucune importance pour eux. »

Ils s’affrontèrent du regard. Chacun d’eux était trop forte tête (ou trop désespérément borné) pour baisser les yeux.

« Ça veut dire « dans mon estomac », précisa Opaline, au cas où vous n’auriez pas bien compris.

— J’avais compris. Personne ne tue personne, aujourd’hui. Je ne le permettrai pas.

— Leur vie vaut plus que la mienne, à votre avis ? Vous avez sans doute raison, quoique ce n’est pas de ma faute s’ils courent à leur propre perte. Je ne suis pas allée les dévorer dans leur sommeil. Ils pensent qu’un monstre anthropophage se terre ici ? Très bien. C’est exactement ce qu’ils trouveront. »

Des bruits de pas et de ferraille s’élèvent depuis l’entrée. Quelqu’un approchait. Sans doute les frères rouges, à en juger par le raffut. Samson serra les dents et se tourna vers Opaline.

« Je vous en prie, ne faites pas ça. Si vous ne voulez pas être vue comme un monstre, ne vous comportez pas comme tel.

— Parce que vous croyez qu’ils pourront jamais me voir autrement que comme une bête à abattre ? s’écria Opaline, bien assez fort pour que les intrus l’entendent. Vous délirez, mon bon. Les gens comme eux craindront toujours mon espèce, quoi que je fasse. Et je compte leur donner une bonne raison de me haïr. »

VIII-11 : Le monstre
VIII-13 : Humaine

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