VIII-11 : Le monstre

Les décombres du hall baignaient dans la lueur orange filtrée par le plafond troué. Elle se reflétait sur de fines particules en suspension – sans doute pas de la poussière, les lieux étant trop humides.

Samson tituba lorsque son pied s’enfonça dans une dépression du sol. Quelques dalles y avaient été arrachées – on les retrouvait bien souvent non loin d’un mur lézardé. De larges colonnes ciselées se tenaient à demi dressées en l’air comme des œuvres inachevées. Les fenêtres n’étaient plus que trous béants de pierres descellées et bois émietté.

Samson ignorait quel genre de violences avaient eu lieu ici, mais elles n’étaient clairement pas le fait de personnes humaines.

Il s’habitua néanmoins à l’endroit : si le chaos l’avait parcouru, une troublante quiétude y régnait à cet instant. Les dégâts dataient de bien des années, et ce triste décor de décrépitude semblait figé dans le passé, pareil au travail d’un peintre aussi talentueux que torturé.

Sa progression le mena devant un large escalier encombré de meubles moisis. Il avisa un moment l’étroit couloir qui y faisait face et s’y engagea.

La toiture paraissait ici plus épaisse, puisque ni eau ni lumière ne s’y infiltraient. Seuls les plus braves rayons de la lumière du hall s’aventuraient jusqu’ici. Les murs rapprochés n’autorisaient que peu de mouvements. Le sol de dalles humide luisait d’une seule et unique courbe claire, comme si la pierre se fendait d’un sourire tordu. Comme si les ruines elles-mêmes invitaient à la décadence.

« L’endroit parfait pour une embuscade », dit Samson à voix haute à l’instant où les ombres au plafond se massaient au-dessus de sa tête.

Il lâcha son fardeau et se jeta à terre. Il ne sentit qu’un sifflement près de sa nuque, suivi d’une bouffée d’un air qu’on ne trouvait qu’au fin fond des plus noirs tombeaux que la Tour connaissait. Il se rétablit contre le mur, l’oeil sur l’ombre sépulcrale devant lui.

« Je ne suis pas votre ennemi, Opaline. Si j’avais cherché à vous nuire, pensez-vous que je serai venu seul et désarmé ?… »

Il plissa les paupières afin de distinguer les traits dissimulés sous le chapeau à large bord, et crut y repérer deux points noirs comme l’encre. Il retint sa respiration et goûta chaque bribe d’émotion, chaque crispation furtive, le moindre signe qui put trahir la réaction de la goule.

Jusqu’à ce que sa voix, plus rauque que celle qu’il avait connue, résonne à ses tympans :

« Vous n’êtes pas seul, Samson. La gamine est avec vous. »

Samson sentit un profond soulagement le gagner. Jusqu’à présent, il avait craint qu’Opaline n’ait sombré dans la folie carnassière propre aux goules. Mais à part sa voix éraillée et les ombres qui paraissaient suivre ses mouvements, elle était à peu près reconnaissable et ne manifestait pas l’intention de l’attaquer. Jusque-là, tout allait bien.

« Cody vous effraie, reprit-il, car elle a déjà tenté de vous tuer ? »

La silhouette parut se tasser. Il n’aurait su dire si elle se détendait à son tour ou bien si elle se ramassait sur elle-même.

« Entre autres, lâcha-t-elle finalement. Et maintenant que vous le dites, voilà une raison de plus.

— Ne vous inquiétez pas. Elle se tiendra tranquille aussi longtemps que vous en ferez de même. » Samson s’était voulu rassurant, et à son regret, cette réponse sonna plus comme une menace qu’une promesse.

Un gloussement guttural secoua la goule. Il plissa les paupières et tenta de percevoir son visage, par-delà les ténèbres nichées sous le bord du chapeau. Mais elle découvrit sans doute sa tentative, car elle se détourna.

« Repartez d’où vous venez. Vous et moi n’avons plus rien à voir. »

Samson serra la mâchoire. Il s’était attendu à cette réaction.

« Nous nous étions accordés pour trouver la Sorcière ensemble, rappela-t-il. Voulez-vous dire que vous abandonnez ? »

Elle se figea.

« Je n’ai jamais dit que j’abandonnais. Je préfère simplement continuer sans votre compagnie. »

Samson prit cette remarque à titre personnel et lutta contre l’envie de céder à l’irritation. Son propre ton lui parut toutefois bien acide lorsqu’il s’empara du sac et le jeta aux pieds de la goule :

« Au moins, notre compagnie vous a toujours empêchée de vous faire tuer bêtement. Prenez ça. Ça pourra vous servir. »

La tête chapeautée s’inclina, mais le reste de la silhouette demeurait figé parmi les ténèbres.

« … des cadavres ?

— Deux. Je les ai récupérés au moulin. Près de votre tombe. »

Elle prit un long moment pour faire craquer sa nuque. Un moyen comme un autre de prendre le temps de soupeser ses mots. Samson était la dernière personne qu’elle se serait attendue à voir débouler ici. Cet endroit était propice à attirer les vermines de toute espèce : les derniers à s’être risqués ici n’étaient qu’un groupe de malfrats, qui avaient tenté de la tuer sitôt qu’ils eurent repéré sa présence. Elle leur avait réglé leur compte sans trop de mal, même si l’un d’entre eux lui avait échappé – et bon débarras.

Sauf que Samson n’avait rien d’un malfrat. Il ne paraissait même pas lui vouloir du mal. Alors, que faisait-il ici ?

Elle considéra les cadavres d’un air absent. Si les intentions de Samson demeuraient floues, elle reconnaissait-là son geste. Il faisait un pas vers elle. Et Opaline se résolut à le laisser faire, car jusque-là, tout allait bien.

« Alors, vous savez », dit-elle. Samson n’aurait su dire qui du regret ou de l’amertume perçait le plus sa voix. « Vous savez ce que je suis. On ne peut rien vous cacher de toute manière, pas vrai ? »

Un horrible rictus blanc se dessina au sein des ombres.

« Je suis une goule, une abomination. La pire espèce de mort-vivant qui foule la terre. Je vous ai menti, à Port-Marlique : oui, j’ai commis tout ce pour quoi on me recherche. J’ai dévoré des morts. Des morts que je trouvais par moi-même ; les cimetières en sont remplis. Et aussi des morts que j’avais provoquées, quand le luxe du choix me manquait – oh, je choisissais bien mes proies, jamais que des violeurs, des fous furieux et des tueurs d’enfants. Mais en dépit du mal enfoui en eux, ils resteront toujours plus humains que moi.

— Vous êtes humaine à mes yeux », risqua Samson. Opaline le regarda de travers, aussi ajouta-t-il : « Certes, vous mangez les morts, et ce n’est d’ailleurs pas la seule chose qui vous fait ressembler à une goule à l’heure actuelle. Mais vous parlez, pensez et ressentez, tout comme moi. Quelle autre preuve d’humanité me faudrait-il ?

— Vous n’avez par l’air de comprendre, objecta Opaline, que le reste du monde – y compris moi – pense l’exact opposé de ce que vous venez de dire. Je pourrais vous parler de l’enfer qu’est ma vie, où le simple fait d’exister me met en danger. De la brûlure déchirante qui me punit quand je lutte contre mes instincts. De mon dégoût lorsque je profane le tombeau d’un malheureux qui n’a rien demandé d’autre que le repos.

« De la faim cuisante qui me dévore de l’intérieur à chaque seconde qui passe. La déception d’avoir retourné la terre entière à la recherche d’un remède, d’un miracle, d’une libération, en vain. Le désespoir de me savoir seule au monde, cernée de gens qui me tueraient avec ferveur s’ils découvraient ma nature… et comment leur en vouloir ? Je suis un monstre, après tout.

— Opaline, murmura Samson, je ne saurais vous en vouloir de m’avoir caché la vérité. Je vous crains, mais je ne vous hais pas, sachez cela. »

Ce fut au tour d’Opaline de se laisser surprendre. Elle se tourna vers lui, l’oeil suspicieux – et l’espace d’un court moment, Samson découvrit sa peau à vif et ses traits brisés.

« Pourquoi ? » s’enquit-elle simplement.

Un courant d’air froid glissa à travers le couloir. Le long manteau de la goule se souleva, mais les ombres qui s’y nichaient se cramponnèrent à leur refuge.

Samson inspira avant de se lancer :

« Parce que moi aussi, je fus une créature de terreur. Tout remonte au jour de ma déchéance. Le roi qui me vola le trône – l’usurpateur, comme l’appelle notre ami en armure – chargea ses enchanteurs de me changer en Cane Corso, l’emblème de ma maison. Son idée était de me lâcher dans la forêt et de laisser ses chasseurs me traquer comme une bête de proie. Celui qui rapporterait ma peau serait récompensé d’une jolie parcelle de terre. Une fin qu’il pensait digne de moi.

« J’ignore encore ce qui échoua lors du sortilège, toujours est-il que j’en sortis changé de corps, mais sain d’esprit. J’étais un homme piégé dans le corps d’un chien. Un gros, gros chien. Et si j’avais l’apparence d’un monstre, j’en avais également la hargne et la force : je profitai de l’inattention de mes geôliers pour les massacrer et m’enfuir du château. Moi aussi, je parcourus ces terres, rejeté, traqué et esseulé. Et je vins à cette Tour, le cœur empli d’espoir, pour me défaire de ma malédiction.

« J’y parvins finalement – sans l’aide de la Sorcière, ironie du sort, mais avec celle de Cody. D’Ézéchiel. Et de bien d’autres qui, malgré ma nature, avaient appris à m’avoir à leurs côtés sans hurler de terreur ni tenter de m’abattre. Et je crois, Opaline, qu’il peut en être de même pour vous. »

Si Opaline avait écouté son histoire sans broncher, elle accueillit en revanche cette dernière remarque avec un sourire.

« Très touchant, Samson, mais il y a une différence entre habiter le corps d’un monstre et être le monstre. Votre forme de toutou ne vous obligeait pas à manger les gens, non ? Je m’en doutais. La faim me consume, et je ne peux la repousser qu’en étant parfaitement repue. Mais elle revient, encore et toujours, comme l’hiver que les paysans redoutent chaque année et dont ils savent qu’il faudra le subir toute leur vie. J’ai faim et seule la chair humaine peut l’apaiser. J’ai d’ailleurs une envie dévorante de vous arracher la gorge d’un coup de dent et de manger vos yeux.

— Mes yeux ?…

— Vos yeux, oui. Ne faites pas cette tête, ça a meilleur goût qu’on le pense. Vous devriez essayer. »

En dépit de la situation, Samson se permit un sourire. Opaline était bien celle qu’il avait connue. Même l’acidité de son ton n’avait guère changé.

« Mais, reprit-elle, je vous ferai l’honneur de m’attaquer à vos cadeaux en premier. Trop aimable, d’avoir pensé à moi. »

Elle hissa les corps sur ses épaules avec aisance et s’éloigna. Samson l’observa sans mot dire, espérant qu’elle se retournât vers lui.

Et elle se retourna.

« Je suis désolée de vous avoir menti, lança-t-elle. Vous m’avez l’air d’être quelqu’un de bien, et c’est précisément ce qui m’a obligée. La vérité est trop laide pour que vous la méritiez.

— Opaline… Vous pourriez encore venir avec nous. Nous vous trouverons de la nourriture appropriée pendant le voyage – cette Tour ne manque pas de morts, croyez-moi.

— Avec vous ? » répéta Opaline. Elle partit d’un rire franc qui tranchait avec son apparence lugubre. « Par vous, vous entendez la boîte de conserve intégrale, vos cochons et Cody ? Ne le prenez pas mal, mais je préfère la solitude. Et par-dessus tout, je préfère ne pas jouer avec le feu, si vous voyez ce que je veux dire.

— Je vois ce que vous voulez dire. N’ayez aucune crainte du chevalier, Cody et moi serons là. Et si votre existence l’insupporte, il partira.

— Vous ne m’avez pas comprise. J’étais parvenue à museler la faim au moment d’entrer dans la Tour. À présent, je ne la contrôle plus. Et Cody n’est qu’une petite fille ; je refuse de lui faire courir le risque de la mordre un jour parce que je n’aurais pas su me contenir. C’est pourquoi je dois rester loin de vous.

— Cody a le cuir épais, sourit Samson. Vous devriez vous en rappeler.

— La solidité de ma dentition vous impressionnerait. Mais sans parler de blessures : je ne veux pas lui faire cadeau d’un souvenir aussi horrible que celui d’avoir été mordue par une goule. Je garde moi-même un mauvais souvenir de la dernière fois que ça m’est arrivé. » Opaline lui lança un clin d’œil dans l’obscurité. « Croyez-moi. »

VIII-10 : L'odeur
VIII-12 : La culpabilité

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