VIII-10 : L’odeur

« Et à bien y réfléchir, reprit-il, si moi aussi j’étais une goule qui souhaitait passer inaperçue, j’aurais probablement songé à la carrière de pilleur de tombes. Mais il y a d’autres signes, des détails chez elle qui m’ont depuis longtemps fait douter de sa vraie nature.

« Déjà, Opaline porte sur elle l’odeur de la mort ; je l’ai ressenti la première fois que je l’ai rencontrée, mais je ne m’en suis pas alerté. J’avais vu d’autres bizarreries à travers la Tour, et je me suis simplement dit qu’elle avait traîné aux mauvais endroits.

« Sa façon de se mouvoir, ensuite. Sans son, sans gestes brusques, telle une ombre ; j’ai connu nombre de voleurs habiles, à Port-Marlique, mais aucun au pas aussi léger que le sien.

« De plus, tu m’as rapporté qu’elle était capable d’esquiver tes assauts, lorsque vous vous êtes battues ?…

— C’est vrai ! s’étonna Cody, j’ai même pas réussi à la toucher une seule fois. J’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi rapide, à part Dust, mais il triche parce qu’il a le cerveau plein de robots qui améliorent ses réflexes. »

Samson changea son fardeau d’épaule, au mécontentement de Roger.

« Aucun humain normal n’en est capable. Il faut au moins la vigueur d’une goule. Autre chose, poursuivit-il, j’ai vu Opaline franchir des paliers d’Étages par deux fois ; et par deux fois, la transition l’a particulièrement affaiblie. Elle s’est même évanouie, lorsque nous sommes arrivés au Quatrième.

— Oui, se souvint Cody, et elle avait pas l’air bien non plus en arrivant ici. Pourquoi ?

— C’est parce que les goules, comme tous les morts-vivants, sont extrêmement sensibles à la magie. Contrairement à celui des vivants, leur organisme offre une moindre résistance à tous les types d’agressions extérieures. Par exemple, les goules ne se défendent pas contre les maladies, parce qu’elles ne peuvent tomber malades. Elles ne cicatrisent pas, car elles se régénèrent. Et elles sont vulnérables à la magie, parce qu’elles ont perdu tout ce qui fait d’elles des êtres vivants.

— D’accord, mais quel est le rapport avec les portes qui rendent Opaline pas bien ? »

Samson ralentit pour mieux répartir le fardeau sur ses épaules et gratouilla le flanc dodu d’un Roger boudeur.

« La structure de la Tour n’est que magie à l’état brut, expliqua-t-il. Si les Étages tiennent entre eux, c’est parce qu’ils sont cimentés par les sortilèges de la Sorcière. Nous y sommes peu exposés ici, à l’intérieur d’un Étage ; mais en franchissant une porte, nous recevons leur lumière de plein fouet. Nous – Roger, moi, et certainement pas toi – ne sommes pas affectés par elle. Contrairement aux goules. »

Ils s’immobilisèrent. Les ruines n’étaient plus qu’à quelques pas, désormais. L’ombre jetée sur leur façade par le soleil couchant était pareille à la gueule béante d’un monstre.

« Samson… Si Opaline est un monstre, alors qu’est-ce qu’on fait ici ? »

Il fit glisser son sac de son épaule et posa Roger au sol. Le porcelet ronchonna, mais se laissa faire.

« Nous allons nous assurer de son alignement. Rien de plus. »

Il croisa le regard de Cody. En dépit de sa gigantesque massue qu’elle tenait brandie devant elle, l’angoisse se lisait sur ses traits. Samson ne se sentit pas le coeur de lui demander de l’accompagner, car il savait qu’elle accepterait.

« Monte la garde avec Roger. Et rejoignez-moi lorsque je vous appellerai, d’accord ? » Il posa un regard sévère sur le minuscule cochon. « Pas avant. »

L’intéressé haussa les épaules et attendit qu’il ait le dos tourné pour lui adresser un geste obscène. De son côté, Cody fixa Samson jusqu’à ce que les ténèbres des ruines l’engloutissent.

VIII-9 : La recherche
VIII-11 : Le monstre

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