VIII-1 : Le monastère

Le son de cloche résonna jusqu’au ciel de nuages gris. Samson abaissa sa hache et posa un regard fatigué sur les silhouettes qui, toutes affaires cessantes, prenaient déjà la direction du sanctuaire. Leurs vêtements rouges et noirs et leurs mouvements raides ne lui donnaient aucune envie de les rejoindre.

Il se demanda, à cet instant, ce qui les motivait sincèrement à suivre encore, deux heures par jour, le sermon quotidien de Thynaël l’Architaire. Lui qui s’y était déjà rendu une fois, le jour de son arrivée, n’avait rien entendu qui eût fait écho à son cœur – tout au mieux de vagues paroles sur l’équilibre du monde et les qualités humaines. Si les frères rouges y trouvaient leur compte de spiritisme, merci pour eux. Mais Samson ne se sentait plus d’humeur à écouter ce discours une minute de plus.

Il haussa les épaules et s’attaqua à une nouvelle pile de buches. Désormais, il passait le plus clair de son temps aux travaux manuels, fi de la bruine glaciale dans laquelle le monastère se trouvait éternellement embourbé.

Une semaine complète s’était écoulée depuis leur arrivée. Il n’avait guère reparlé à son compagnon depuis. Il se demandait si le chevalier sans nom esquivait sciemment sa compagnie, ou s’il se laissait simplement happer par son nouveau rôle au sein de la confrérie. En effet, le chevalier avait prêté allégeance à Thynaël et son ordre quelques jours auparavant, et s’investissait depuis corps et âme auprès du monastère. Comme s’il avait abandonné l’idée de reprendre son voyage un jour. Comme s’il pensait pouvoir trouver la paix au sein de cette nouvelle famille.

Samson ne l’avait qu’aperçu aux repas à la salle commune. Il lui sembla que le chevalier, en sa qualité de recrue potentielle, consacrait ses journées à étudier de mystérieux sujets dans l’aile nord du monastère – une section strictement réservée aux frères rouges, à en croire les instructions polies mais fermes de Thynaël. Et bien loin de Samson l’idée de braver la confiance de ses hôtes en s’y aventurant, quitte à perdre de vue son compagnon en armure.

C’est ainsi que la solitude s’était emparée de Samson. Coupé du reste de la Tour comme de la communauté qui l’entourait. Les frères rouges, sans le fuir, se montraient fort peu bavards avec les étrangers. Ils ne répondaient à ses saluts et ses sollicitations que par monosyllabes, sans chercher à poursuivre les conversations que Samson leur proposait d’entamer. Jusqu’à ce qu’il renonce finalement à leur adresser la parole – après tout, ils l’accueillaient déjà dans de fort bonnes conditions, lui fournissaient un lit chaud et des repas quotidiens. Voilà pourquoi Samson ne se trouvait pas en position d’exiger quoi que ce fût d’autre.

Il mettait un point d’honneur à se faire utile au monastère. Un brave service lui était rendu ; en contrepartie, il se livrait donc à toutes les tâches qu’on pouvait lui confier. Couper du bois, tanner du cuir, fabriquer du papier, réparer ce qui devait l’être et s’enquérir des mille et une choses dont une communauté aussi modeste soit-elle peut avoir besoin. Son activité préférée restait de loin s’occuper des bêtes : Samson ne se sentait jamais autant dans son élément qu’à l’étable, à la bergerie ou au chenil. S’il fut roi en temps de guerre par le passé, il avait toujours eu un sens commun avec les animaux, et ceux-ci le mettaient bien moins mal à l’aise que les frères rouges et leur immuable mutisme.

Les premiers jours, l’envie repartir tout de suite l’avait accompagné ; après tout, Cody et Opaline étaient là, quelque part dehors, et pas un jour ne passa sans qu’il espérât voir l’une ou l’autre se présenter aux portes du monastère. Oh, il se doutait bien qu’aucune n’aurait tenu la journée complète en compagnie des frères rouges ; mais l’une comme l’autre l’auraient bien vite remis sur les rails du voyage à travers la Tour de la Sorcière.

Toutefois, cette pensée se dissipa au fil du temps qui passait. Malgré ses occupants peu loquaces, Samson se prit à apprécier la quiétude du monastère. La grisaille n’entachait en rien l’élégance sobre des bâtiments et la beauté triste de la nature. À chaque aube naissante, il se plaisait à marcher jusqu’au sommet de la montagne, admirer le lever du soleil. De là-haut se trouvait une vue imprenable sur les environs, quand bien même la brume masquait une bonne partie du paysage. La fraîcheur du silence et la pureté de l’air n’avaient rien pour lui faire regretter Port-Marlique, dont l’animation gaillarde frisait trop souvent l’agitation frivole.

Mais Samson savait qu’il ne pouvait se complaire ici. Il lui faudrait repartir, tôt ou tard, et tant pis si ce serait seul. Des affaires autrement plus importantes qu’un chevalier déprimé l’attendaient.

Alors qu’il empilait ses buches débitées sur un chariot, Samson sentit un mouvement derrière lui. Il fit mine de l’ignorer et posa ses mains sur la poignée de bois.

« N’avez-vous pas envie de vous joindre à nous, vagabond ? »

Il se tourna vers Thynaël. L’Architaire s’était à l’occasion adressé à lui, pour s’assurer qu’il ne manquait de rien. Samson lui en était reconnaissant, même s’il se questionnait encore sur cette habitude de l’appeler « vagabond », et jamais par son nom.

« La prière sied aux personnes pieuses, répondit l’Ancien roi, ce que je ne suis pas. »

L’Architaire baissa la tête sans cesser de l’observer par-dessous une rangée de sourcils bruns.

« Peut-être nous confondez-vous avec une sorte de culte. Nous ne sommes rien de cela. Nous ne louons aucune divinité au sens théologique. Nous apprenons simplement à honorer l’existence.

— J’ai ma propre manière d’honorer l’existence, répondit poliment Samson avec un coup d’œil en direction de la chapelle.

— C’est tout à votre honneur, concéda Thynaël. Ici, vous n’êtes forcé à rien. J’espérais toutefois que nous puissions vous accueillir comme si vous étiez l’un des nôtres.

— Jusqu’à présent, je suis heureux de l’accueil qui m’a été fait. »

Un sourire s’étira sur les joues burinées de Thynaël. Il leva le regard en direction du ciel noyé de nuages gris.

« Tout un chacun croit en quelque chose, reprit-il. Si vous ne croyez pas aux mêmes choses que nous, alors en quoi croyez-vous, pour votre part ? »

Samson voulut répondre qu’il croyait en un dieu cochon haut de plusieurs kilomètres, omniscient et absolument bienveillant, mais se ravisa. Thynaël l’aurait peut-être reçu comme une moquerie, et la dernière chose que Samson souhaitait était bien de se brouiller avec ses hôtes.

« J’ai déjà du mal à croire en la Sorcière, en ses pouvoirs et en toutes les folies que j’ai vues à travers sa Tour, admit-il afin de changer de sujet. Mais je ne désespère pas me faire à l’idée, un jour ou l’autre. »

Thynaël opina du chef ; ce qui, Samson l’espérait, signifiait qu’ils étaient d’accord sur ce point.

« La Tour est un lieu – mais peut-on seulement qualifier de lieu cet espace-temps où coexistent une multitude d’univers ? Disons un lieu, à défaut d’autre terme, sous bien des aspects terrifiants. Il attire tous les bandits du monde extérieur, en quête de rédemption comme d’un nouveau terrain de chasse. Il abrite toutes sortes de monstres et d’entités qui contredisent ce que nous pensons connaître du réel et de l’imaginaire. Ses Étages sont tous plus hostiles les uns que les autres. Sans parler de la Sorcière elle-même – elle a le pouvoir de détruire des univers entiers, et ne s’en prive pas. Elle pourrait planifier la destruction de celui-ci, au moment où nous parlons. Peut-être même que la sentence a déjà eu lieu, et que cette discussion se déroule dans les lambeaux de nos âmes en perdition.

« Mais il demeure une chose que ces sources d’angoisse et d’incertitude ne pourront nous enlever : c’est l’espoir. L’espoir, vagabond, c’est ce qui nous fait travailler dur, chaque jour, sans relâche, afin de bâtir une vie meilleure loin des folies de la Tour. L’espoir, c’est ce que représente ce monastère à mes yeux. Une prise au cœur du chaos. Une bulle dans l’œil du cyclone. »

Samson écoutait sans mot dire. Il appréciait laisser les gens développer leur pensée, exposer leur point de vue – notamment lorsqu’il ne les comprenait pas.

« Le monastère, poursuivait Thynaël avec un sourire, ce n’est pas qu’une bâtisse de pierre grise occupée par une secte de gens bizarrement vêtus. C’est une école de la vie, là où nous apprenons à honorer le cadeau qu’est l’existence. Car à chaque jour qui s’écoule, c’est un peu de ce cadeau qui se consume un peu plus. Bien sûr, vous restez entièrement libre de disposer de votre vie à votre convenance. Nul n’est en droit de vous ordonner comment la mener. C’est votre cadeau, celui qui vous a été donné, et je ne trouverai rien à redire sur vos choix. Je vous rappelle simplement que, pour le jour où vous souhaiterez étudier avec nous, à trouver la paix malgré le tumulte de la Tour… notre porte vous sera toujours ouverte, Samson. »

La mâchoire de Samson se crispa. Thynaël l’avait percé à jour – et d’une certaine manière, ça ne le surprenait pas. Quelle conduite lui fallait-il tenir ? Nier en bloc ? Acquiescer ?

En proie au doute, il se contenta d’évaluer l’Architaire du regard. Ce dernier lui répondit d’un sourire énigmatique, avant de se tourner vers un disciple qui le hélait.

« Architaire ! l’accosta le jeune homme. Votre présence est requise à la cantine.

— À la cantine ? s’étonna Thynaël. Et pour quelle raison, mon frère ? Rien de grave, je l’espère…

— Hélas, reprit le frère rouge. Un nouveau vagabond a frappé à nos portes il y a quelques instants de cela. Lui et ses compagnons ont été assaillis par un monstre sanguinaire, sur la route du monastère… aucun n’a survécu, sauf lui. Venez vite, Architaire ! Il vous expliquera tout cela mieux que moi. »

La mine bienveillante de Thynaël s’assombrit. Et sans un regard vers Samson, il se lança à la suite du jeune frère rouge.

Roger & le Secret du Forgeron (3/3)
VIII-2 : Le tocsin

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