VII-9 : Le rêve

Thynaël prit congé d’eux après un dernier hochement de tête. Samson releva qu’il boitait légèrement de la jambe droite. Il observa l’Architaire s’éloigner jusqu’à remarquer le regard de Palouf braqué sur lui.

« Pourquoi, sire ?… Pourquoi ce mensonge ? Ces hommes sont nos alliés – certains auraient même combattu sous votre bannière ! Pourquoi leur….

— Pas si fort, l’ami, murmura Samson. Thynaël a bien dit que certains d’entre eux faisaient autrefois partie de mon armée, oui. Or « certains » sous-entend « pas tous ». Et parmi eux se trouvent sans doute des personnes hostiles à ce que je représente. La plupart des gens me croient mort, et c’est une bonne chose.

— Enfin, sire ! s’indigna le chevalier. Vous ne devez pas avoir honte de ce que vous êtes, de ce que vous avez accompli. Dissimuler son passé comme vous venez de le faire, voilà une pratique à laisser aux voleurs, aux menteurs et aux malhonnêtes. Vous étiez – êtes, pardon – le roi, que diable ! Vous devez afficher votre histoire avec fierté et combattre ceux qui s’opposent à vous. »

La véhémence de son admonestation attira l’attention des moines autour d’eux. Thynaël était hors de vue, mais Samson ne tenait pour rien au monde à déclencher un chahut sitôt qu’il eut le dos tourné.

« Écoutez, l’ami, reprit-il d’une voix basse. J’apprécie l’estime que vous me portez. Elle me touche sincèrement. Mais c’est ainsi que je mène ma vie, désormais. J’ai choisi de laisser mon passé derrière moi, car il n’est qu’un fardeau porteur d’ennuis. Il déclenche parfois l’admiration, souvent l’aversion – et je ne recherche ni l’une, ni l’autre. Je ne suis pas un nostalgique du passé. Au contraire, je souhaite ne pas le répéter. »

Palouf porta une main à son cœur – laquelle fit bong contre son armure.

« Sire, dit-il d’une voix tremblante. Je ne peux pas croire que c’est vous, Samson, qui prononcez ces mots-là. Moi, je ne rêve que de vous voir regagner votre trône un jour. J’envisageai même, lorsque que le chemin de la Sorcière croisa le nôtre, à renoncer à mes propres aspirations et faire prévaloir votre quête… afin, qu’ensemble, nous regagnions le bon vieux temps. »

Samson fronça les sourcils. Cette conversation prenait un tournant des plus déplaisants. Un tournant qu’il avait le sentiment de négocier avec le doigté d’un charretier rond comme un cochon.

« J’ai renoncé au trône voilà bien longtemps. J’ai pu envisager, autrefois, de le reconquérir… mais ce n’est plus le cas, aujourd’hui… » Il sentit, loin sous l’épaisse cuirasse de métal, quelque chose se rompre en Palouf. « Étiez-vous convaincu du contraire ?… J’avais pourtant le sentiment de vous l’avoir dit. »

Le chevalier ne répondit rien. Son heaume s’inclina vers le sol avec un grincement pitoyable, ses épaules s’affaissèrent, et toute sa carrure parut rapetisser. Il avait l’air d’un robot qu’on venait d’éteindre. Une voix morne, dépouillée de sa chaleur habituelle, finit par s’échapper de l’armure :

« Ainsi… Vous m’auriez menti ?

— Jamais, se défendit Samson, le ton calme malgré son anxiété. Vous saviez que je n’avais plus d’intérêt pour le trône.

— Vous m’avez menti, reprit Palouf. Par omission, certes, mais… tout ce temps, vous m’avez laissé espérer. Laissé croire en vous. »

Samson posa ses mains sur les épaulières du chevalier et se pencha afin de rencontrer son regard. Et quand bien même cette tentative lui parut physiquement impossible, il y parvint.

« Non, Palouf, insista Samson. L’occasion d’en discuter ne s’est simplement pas présentée. Ne pensez pas que j’ai cherché à me jouer de vous, car c’est faux !

— Je ne m’appelle pas Palouf, contra l’intéressé sans colère ni reproche. C’est le nom dont Opaline m’a affublé. Ne m’appelez plus comme ça.

— Pardonnez-moi. Je vous respecte, l’ami. Vous êtes un fantastique compagnon, je remercie vos dieux de m’avoir placé sur votre chemin. Vous pensez que j’ai tenté de conserver votre lame à mes côtés en vous abreuvant de mensonges ? Il n’en est rien. Vous devez croire en ma sincérité !

— Je vous crois… répondit le chevalier sans nom, sans conviction. Je vous crois… »

Samson le relâcha, les traits creusés par la culpabilité. Voilà bien longtemps qu’il avait oublié ce gouffre au fond de l’estomac, cette sensation dévorante. Celle d’avoir déçu quelqu’un.

Oh, l’admiration que lui portait son compagnon en armure ne lui avait pas été inconnue, loin de là ! Cependant, il n’avait pas pris la réelle mesure de son poids. Un poids qu’il recevait aujourd’hui en pleine face. Car à en juger par l’immense tristesse qui semblait l’étreindre, le chevalier avait placé ses plus grands espoirs en Samson. Dont celui de faire revivre le passé.

Un passé que l’Ancien roi fuyait, désormais.

« Si vous ne voulez pas regagner le trône… reprit-il de sa voix éteinte, alors pourquoi chercher la Sorcière ? Sauver notre peuple des mains de l’usurpateur, peut-être ?… »

Le heaume se redressa avec un grincement d’espoir.

« Rien de cela, lui répondit Samson, grave. Je suis désolé.

— Alors, pourquoi ? Pourquoi voyager ? Que faites-vous seulement ici ? »

Samson serra la mâchoire. Il n’avait aucune envie de décevoir à nouveau. Comme il ne pouvait pas se résoudre à mentir à son compagnon.

« Cody, l’enfant que vous avez vue… Sa grande sœur, sa seule famille, a été assassinée il y a de cela quelque temps. Mon souhait est de la faire revenir à la vie. »

Le heaume lui fit face, aussi figé qu’une statue de pierre.

« Vous préférez ressusciter une seule personne plutôt que le royaume ? Celui pour lequel vous vous êtes battu toute votre vie ? Pour lequel des milliers de soldats sont morts, tombés sous vos couleurs ? Vous préférez sacrifier notre rêve et accepter que notre monde soit à jamais marqué du fer de l’injustice ?

— Ce n’est plus mon rêve », répondit Samson.

Admettre cette vérité lui fendit le cœur. Mais ce n’était probablement rien comparé à la cruauté avec laquelle le chevalier reçut ces mots.

« L’ami… Je m’en veux terriblement. Me pardonnerez-vous, un jour ? »

Un lourd soupir traversa l’armure, comme un courant d’air chargé de tristesse.

« Vos paroles, murmura-t-il, sont comme un trait qui transperce mon cœur. Je dois à présent trouver refuge dans la prière et me reconstruire avec l’aide des dieux. »

Alors, la carrure pliée sous le poids de ses désillusions, le chevalier sans nom prit le chemin du sanctuaire.

VII-8 : Thynaël
Interlude

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