VII-8 : Thynaël

Parvenus au sommet des marches, Samson et Palouf se trouvèrent face à une lourde double-porte. Des deux battants de pierre ciselée, l’un était ouvert, comme une invitation sans chaleur.

Ils franchirent l’enceinte du château et débouchèrent dans une vaste cour. À leur droite, un carré de terre meuble. À leur gauche, une étable où somnolaient quelques chevaux. De chaque côté des murailles, des alcôves s’ouvraient en direction de tourelles fendues de meurtrières, tandis que tout au fond, se dressait un sanctuaire, bâtisse anguleuse au toit d’un rouge profond.

Çà et là, quelques hommes vaquaient à leurs occupations en dépit de la pluie. La plupart s’affairaient à des tâches manuelles, porter des charges, réparer des choses, placer du matériel à l’abri de l’humidité. Certains discutaient entre eux à voix basse, quand d’autres arpentaient les murailles, le regard perçant.

Tous portaient des vêtements de matériaux variés, mais aux couleurs similaires : un rouge singulier, décoré d’ornements clairs. On devinait leur fonction par la seule apparence de leur uniforme, de la modeste tunique au plastron de cuir.

Malgré la présence d’une dizaine d’hommes affairés, la sérénité régnait sur la cour. On entendait plus le clapotis du crachin que les murmures emportés par le vent.

Tout aussi surprenant, l’arrivée de Samson et de Palouf ne sembla pas déclencher d’émoi particulier. Tout au plus s’autorisèrent-ils un bref regard à leur attention, sans plus s’intéresser à eux.

« Ce lieu… souffla Palouf, rendu par son armure plus bruyant que tous les hommes réunis. Ce lieu… !

— Bienvenue au monastère, vagabonds, », répondit une voix calme.

Samon et Palouf tressaillirent. Derrière eux se tenait un homme à la stature modeste, aux épaules larges et au faciès buriné. L’homme portait un vêtement unique en son genre, mélange atypique de robe à coupe longue et d’armure de métal, le tout du même rouge que l’on retrouvait chez ses semblables.

« Eh bien… merci, répondit Palouf. Qui êtes-vous ? »

Un sourire s’étira sous la barbe noire et taillée de l’homme. Soulignés d’un seul trait sombre, ses yeux couleur noisette fixaient ses interlocuteurs sans ciller.

« Je suis Thynaël, l’Architaire, expliqua-t-il d’une voix profonde qui montait plus de son thorax que de sa gorge. Je forme, instruis et guide nos frères à travers toutes les épreuves de la Tour de la Sorcière. J’accueille également les voyageurs à nos portes. Les étrangers à la recherche d’un refuge sont les bienvenus ici, pour peu qu’ils respectent nos usages et notre quiétude. »

Samson et Palouf consentirent à ces conditions sans tarder. La voix de Thynaël, placide et inspirante, n’invitait qu’à l’aménité.

« Un monastère, ici ? s’étonna toutefois Palouf. Je ne me serais jamais douté qu’une telle communauté puisse trouver sa place au sein de la Tour…

— Votre intuition est la bonne, lui accorda Thynaël, conciliant. Mais de tous les Étages connus, celui-ci est sans nul doute le plus prompt aux exercices de l’esprit et à la culture de la paix. Nous sommes, tous, d’anciens aventuriers, venus chercher autre chose de la Tour, autre chose de la vie. Et nous ne prétendons pas amener autre chose à ce monde que la bonté enfouie en chaque être.

— Seriez-vous… vous aussi, des serviteurs des dieux ? »

Sa question parut amuser Thynaël.

« Nous croyons en l’humilité de l’homme face à la nature. Si les forces qui ont conduit chaque particule de l’univers à la génération de cet instant présent sont vos dieux, ma réponse est oui.

— Voilà qui est pour le mieux, alors ! s’emporta Palouf sans trop avoir réfléchi à la réponse en question. Je ne suis, moi aussi, qu’un humble serviteur des dieux. Je vais là où ma destinée me guide, et j’ai autrefois guerroyé sous la bannière d’Elirac l’Ancien…

— Ah ! sembla se réjouir l’Architaire. Ainsi, ce nom n’a pas complètement disparu des mémoires. Voilà bien des années que nous vivons reclus du monde, a fortiori des royaumes extérieurs, mais nous avons eu vent de la déchéance d’Elirac. Un bien triste tournant pour un monarque de cette envergure. Vous savez, nombre d’entre nous sont d’anciens fidèles à l’emblème du Cane Corso, venus fuir les persécutions de l’usurpateur.

— Eh bien, Thynaël ! s’écria un Palouf à l’enthousiasme bouillant. Peut-être ne me croirez-vous pas, mais cet homme qui m’accompagne n’est ni plus ni moins…

— Qu’un ancien soldat de l’armée, également, le coupa Samson d’une voix sourde. Mon nom est Jim. »

Du coin de l’oeil, il vit le visage de Palouf se décomposer, quand bien même son heaume d’acier le recouvrait.

Et il n’en remarqua pas moins l’éclat de suspicion qui traversa l’œil de Thynaël.

« Fort bien… Jim. Vous et votre ami pouvez rester aussi longtemps que vous le souhaitez.. » Il se fendit d’un nouveau sourire. « Jusqu’à ce que vous ne retourniez à la chasse à la Sorcière.

— Fort aimable à vous, le remercia Samson. Le voyage a été difficile et nous ne refuserons pas un peu de repos. Vous avez notre promesse de n’abuser ni de votre hospitalité ni de votre confiance. »

Thynaël accueillit ces mots avec hochement de la tête.

« C’est tout ce que je vous demande. Et qui sait ? Peut-être, avec le temps, ferez-vous le vœu de rester avec nous… »

VII-7 : Encore la confiance
VII-9 : Le rêve

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