VII-7 : Encore la confiance

Samson glissa sur une marche humide et bascula vers une chute, vue d’ici fatale. À l’instant où il se disait que c’en était fini de lui, et que la vie ne tenait décidément pas à grand-chose de plus qu’un pauvre caillou trop lisse – à cet instant, donc, une main jaillit et le retint fermement par le bras.

« Attention à vous, sire, lui conseilla Palouf. Je m’en voudrais de vous voir périr sous mes yeux, a fortiori parce que vous ne surveillez pas votre pas.

— C’est de ma faute, reconnut Samson, mais la pluie rend notre progression hasardeuse. Ne devrions-nous pas marquer une halte ? »

Palouf haussa les épaules et leva un pouce en direction de la construction, dressée au sommet de l’escalier taillé à même la roche.

« Nous sommes presque arrivés, sire. Encore un peu de courage ! Si c’est le froid qui vous affecte, vous serez fort aisé de vous réchauffer tantôt, lorsque nous franchirons les portes de ce domaine.

— Si tant est que quiconque nous y accueille », concéda Samson.

Il passa une main dans ses boucles trempées, le regard sur la lande verdoyante au pied de la montagne.

« Sire ? Tout va bien ? »

Palouf s’avança. Son armure cabossée, tachée et rouillée, ruisselait d’une pluie incapable d’en laver les erreurs du passé.

« Les traces d’Opaline s’interrompaient en contrebas, non loin de ces collines, lui apprit Samson. Elle n’a donc pas suivi la direction du château, contrairement à ce que nous avions prévu…

— À la bonne heure ! Avec un peu de chance, nous n’aurons donc pas à recroiser le chemin de cette vilaine.

— Peut-être pas, admit Samson. Mais je ne vous cache pas que je suis curieux, un peu anxieux, même, de savoir ce qu’elle est devenue… »

Palouf gloussa. À travers son heaume, Samson sentit se poser sur lui un regard paterne.

« C’est votre bonté naturelle qui vous pousse à vous soucier du sort d’autrui, sire, déclara Palouf. Vous feriez bien mieux de vous désintéresser d’Opaline. Elle ne nous aurait apporté que des ennuis. Croyez-moi quand je vous dis qu’elle n’était pas si innocente qu’elle vous l’avait promis. Nous ignorerons à jamais son funeste passé, et c’est pour le mieux.

— Vous fondez votre jugement sur ce morceau de papier qui la donnait pour criminelle ? s’enquit Samson, rhétorique. Pour autant, je vous rappelle que ma propre tête est mise à prix par les autorités de la Tour. Est-ce que cela veut dire que je suis également coupable ?

— Grands dieux, sire ! s’emporta Palouf. Je ne vous permettrai pas de vous comparer à cette engeance. Vous m’avez déjà chanté ce couplet-là, mais laissez-moi vous dire une bonne chose : j’ai une entière, absolue et inconditonnelle confiance en vous, et en ce que vous faites. Vos actions passées pour le royaume ont largement prouvé votre valeur, prouvé que vous êtes un homme de bien.

« Voilà pourquoi, sire, je m’en remets à vous, aveuglément, quels que soient les méfaits dont on vous accuse. Et jamais, ô grand jamais, je ne prêterai pareille allégeance à la première roublarde venue. La confiance ne s’offre pas par pure démonstration de noblesse, non. Elle se mérite, avant toute chose. »

Samson essuya l’eau de pluie de ses yeux. Il ne trouvait pas de vraie raison de continuer à s’opposer à Palouf sur ce point, car après tout, peut-être celui-ci avait-il vu juste : non sans une certaine dureté, Palouf demeurait lucide face à la réalité, là où Samson restait un idéaliste aveuglé de naïveté, bien trop prompt à offrir sa confiance envers tout un chacun. En son for intérieur, il rêvait d’un monde où la confiance n’était pas une denrée rare.

Il passa une main fatiguée sur son front. Depuis quand s’était-il tant amolli ? Lui, Samson, qui avait autrefois bâti et gouverné un empire – comment cette espèce de candeur avait pu se nicher si douillettement dans son cœur ?

La réponse ne souffrait aucun mystère. Il n’était plus le même homme depuis son séjour dans les Limbes. Son tempérament jadis aiguisé comme une bonne lame s’était depuis émoussé, adouci au contact du Vénérable, mais plus encore de Grouchon.

Touche le Groin, lui avait dit le Vénérable. Et pour quel résultat ? Certes, la magnanimité était une qualité royale. Mais quand elle obstruait votre jugement au point de vous rendre aveugle aux crapules sous votre nez ? Mais à quoi donc avait alors pensé le vieillard, en l’incitant à entrer au contact du dieu ?

« Vous avez probablement raison, l’ami, dit-il enfin au grand ravissement de Palouf. Pardonnez-moi. La fatigue a tendance à obscurcir mon jugement. Allons ! Plus vite nous gravirons cette montagne, plus vite nous serons au sec.

— Voilà ce que j’aime entendre, sire ! Je vous suis », claironna Palouf, qui lui emboîta le pas sans renâcler.

VII-6 : Douze jours
VII-8 : Thynaël

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