VII-6 : Douze jours

Cody et Ézéchiel fixaient le Vénérable, abasourdis par ces derniers mots. Autour d’eux, la clairière raisonnait des grouinements de cochons en train de jouer, de se prélasser ou de se bagarrer. Seule Madame Cochon se tenait proche d’eux, l’œil inquiet et la moustache frémissante.

« Un guerrier en armure de feu ? répéta le forgeron. Le bon à rien qui collait Samson portait une armure, mais je le vois mal être un danger pour quiconque d’autre que lui-même. Et toi, microbe ? Tu connaitrais personne qui se trimballe en armure ?

— Tous les soldats du roi, répondit Cody. Mais la plupart restent au Deuxième Étage et empêchent les gens de monter. »

Ézéchiel marmonna un juron dans sa barbe. Sa main caressait distraitement son crâne chauve, couvert d’une pellicule de sueur comme à chaque fois que le forgeron se faisait du mouron.

« Je n’ai malheureusement pas plus de détails, s’excusa le Vénérable. Je sais tout juste que ce guerrier est une menace imminente, et qu’il changera la Tour d’une manière irrémédiable si nous ne faisons rien.

— Comment tu sais tout ça ? » s’enquit Cody.

Le vieillard soupira et se rassit sur son rocher.

« Le pouvoir de voyager dans le temps est tout autant un don qu’une malédiction, oui ? » Il posa ses sourcils touffus sur Ézéchiel. « D’aucuns le verront comme la clé de la connaissance, puisqu’il permet de changer ce qui est en ce qui sera. Et c’est pourtant une grossière erreur. Toi, mon garçon, tu sais tout aussi bien que moi que le temps n’est pas un cours d’eau rectiligne. C’est au contraire un réseau complexe doté d’une infinité de chemins où il est aisé de se perdre, où chaque cause produit en cascade une multitude de conséquences.

— Le Vénérable n’est pas le plus respecté d’entre nous juste parce qu’il est vieux, reprit Ézéchiel à l’attention de Cody. Contrairement à moi qui me suis cantonné à mon métier de forgeron, lui a consacré son existence à l’exploration des futurs potentiels. Il a voyagé dans de nombreux Étages, à de nombreuses époques. Il en sait probablement plus que quiconque sur la Tour, peut-être même plus que la Sorcière.

— Pourtant, bredouilla Cody, vous êtes bien la même personne ! »

Le Vénérable afficha un sourire doux.

« Nous sommes comme autant de feuillages issus d’une seule racine. Nous incarnons la foultitude de conséquences potentielles d’une cause commune. »

Troublée, Cody consulta Madame Cochon du regard.

« Grouik, expliqua l’animal moustachu.

— Oh, d’accord ! C’est simple, dit comme ça. Mais où est le rapport avec l’armure de feu ? »

Le Vénérable émit un gloussement rocailleux. À ses côtés, Ézéchiel bourrait sa pipe, tout heureux que les conditions climatiques ne s’opposent pas cette fois-ci à son petit plaisir.

« J’ai consacré mon existence, reprit le vieillard, à l’exploration des virtualités de la Tour. La plupart des Ézéchiel n’ont vu en l’immortalité qu’un moyen pour la Sorcière de figer notre servitude, mais moi, jamais je n’ai vu les choses de cette façon. Car après tout, l’éternité ne se conjugue-elle pas à merveille avec les infinies possibilités de la Tour ?…

« Cependant, depuis mon exil forcé au fond des Limbes, le Voyage m’était désormais interdit. Sans doute, car la magie n’y trouve aucun écho – exception faite de celle de Grouchon, mais peut-être que cela tient à sa nature de créature divine…

— Grouk, dit Grouchon.

— Aussi, quelle ne fut pas ma joie de pouvoir enfin retourner à l’exploration, sitôt sortis des Limbes… Et quelle terrible déception, quelle terreur de constater que la plupart des avenirs qui s’offrent à nous ont depuis été remplacés par une seule et unique version d’un cauchemar sans nom, qui nous renvoie à ce que l’histoire de la Tour a de plus sombre.

« Car là, non loin devant nous, se tapit un avenir dans lequel tout espoir et toute chose évolue sous le joug d’une armée de fanatiques, guidés et galvanisés par un personnage en armure de feu… Sous leurs lames, les cochons mourront, la plupart des êtres surnaturels de la Tour mourront… et la Sorcière aussi, si nous leur en laissons le temps. »

Ézéchiel se gratta la barbe. La fumée de sa pipe s’échappait à nouveau par ses narines, autre signe que l’inquiétude pesait sur lui.

« Sacré nom d’un cochon ! souffla-t-il. Comment c’est possible ? La Sorcière a tous les pouvoirs, bon sang ! Je l’ai vue détruire des mondes d’un simple claquement de doigts. Comment une bande de pignoufs à cheval pourrait lui nuire ? »

Le Vénérable referma ses deux mains sur son bâton.

« Le guerrier en armure de feu est la clé de ce revirement. Il y a fort à parier qu’il soit déjà à l’intérieur de la Tour au moment même où nous parlons… »

Cody poussa un gémissement. Elle se dandinait d’un pied sur l’autre, mains sur la tête, le front creusé par l’anxiété.

« Qu’est-ce qu’on peut faire ? Moi, je ne veux pas que les cochons meurent !

— Y a pas à chier, rétorqua Ézéchiel. Je vais bondir dans le temps et lui tanner son cul avant que ce désastre n’arrive. À tout de suite.

— Mon garçon, non ! » voulut l’empêcher le Vénérable.

Trop tard. L’image du forgeron frémit, et en un grésillement, il avait disparu de la clairière. Cody guettait son retour, les yeux grands ouverts et la mâchoire tremblante ; et elle n’eut pas à attendre longtemps.

Quelques instants plus tard, Ézéchiel se matérialisa de nouveau à l’endroit où il s’était volatilisé. Le regard perdu. Les bras ballants. Le teint blême.

« Alors, papy ? le pressa Cody. Tu as botté les fesses des méchants ? Non ? Qu’est-ce que tu as vu, alors ?

— Rien… murmura le forgeron. Il ne reste plus rien du tout. »

Comme si un énorme poids lui pesait sur les épaules, il se laissa tomber assis. Madame Cochon se posa à ses côtés, l’air compatissant et la moustache pendante.

« J’ai exploré le temps de jour en jour, reprit Ézéchiel. Les onze premiers, tout est normal, et dès le douzième… Il ne reste déjà plus rien. Rien qu’un grand vide calciné, comme si la Tour était entrée en éruption. Et pas un son… bon sang, pas un son. J’ai failli devenir maboule rien qu’à m’écouter respirer. »

Horrifiée, Cody se couvrit la bouche. Quant au Vénérable, il fronçait tant et si bien les sourcils qu’ils en touchaient ses joues parcheminées.

« D’ici douze jours, quelqu’un intentera à la vie de la Sorcière – et réussira. Sauf si nous l’en empêchons.

— Comment on pourrait l’en empêcher ? cracha Ézéchiel. Tu l’as dit toi-même, y a plus qu’un seul futur. Ça veut bien dire qu’y a pas d’autre issue ! »

Le Vénérable caressa lentement sa barbe. Le privilège de tout vieux barbu qui souhaite se donner l’air sage et pensif à peu de frais.

« Pas nécessairement, reprit-il. Le cours du temps est fluctuant, les ondes d’aujourd’hui ne forment pas encore de rides sur la surface de demain. Douze jours, c’est largement assez pour explorer le futur plus en avant et mettre le doigt sur la cause de ce désastre. Et c’est là que j’ai besoin de vous. »

Cody brandit sa massue au-dessus de sa tête, un poing vissé sur la hanche.

« Je vais t’aider, vieux bonhomme ! J’écrabouillerai le méchant qui veut s’en prendre aux cochons, ad vitam aeternam. Dis-moi juste qui il faut taper !

— Pas de précipitation, s’amusa le Vénérable. J’ai longuement réfléchi à la démarche à tenir. En la matière, il me paraît bon d’identifier le guerrier en armure et de l’empêcher de commettre l’irréparable, ni plus ni moins. Le tuer purement et simplement serait injuste, puisqu’à présent, il n’a encore rien fait.

— Et tu penses qu’un type capable de tuer la Sorcière se laissera facilement convaincre ? grogna Ézéchiel. J’en doute. Le microbe a raison, on ferait mieux de lui régler son compte tant qu’on le peut encore.

— D’où le fait que j’ai besoin de vous. Voici ce que nous allons faire :

« Je pars à la recherche du guerrier en armure : il me suffit de me rendre au jour de la mort de la Sorcière, d’identifier son assaillant, puis de retourner suffisamment loin dans le passé et le guider sur une voie, disons préférable. En cas d’échec, je reviendrai vous avertir et je m’en remettrai à vous pour l’empêcher de commettre son forfait. Par tous les moyens nécessaires. Oui ? »

Cody hocha la tête. Ézéchiel croisa les bras.

« J’aime pas trop ça. Je pourrais y aller à ta place.

— Hors de question, mon garçon. Tu es un bien piètre voyageur du temps, contrairement à moi. Je ne voudrais pas que tu te retrouves à la mauvaise époque, ou que tu accélères involontairement le rythme des choses. Non, tu resteras ici, avec l’enfant.

— Hein ? s’étonna Ézéchiel. Et qu’est-ce qu’on va faire, en attendant ? »

Le Vénérable ouvrit grand les bras.

« C’est évident. Vous occuper des cochons. Je serai de retour bientôt, si tout se passe comme prévu. D’ici-là, prenez soin de Grouchon et des siens. C’est d’accord ? »

Il bondit dans le temps sans attendre la réponse. Cody et Ézéchiel échangèrent un regard perplexe. À leurs côtés, Grouchon posait son groin titanesque et ouvrait une bouche de la taille d’un étang.

« Grouk », dit-il. Ni l’une ni l’autre ne furent capables de saisir le sens de ses paroles, mais cela avait probablement quelque chose à voir avec la nourriture.

VII-5 : Le moulin
VII-7 : Encore la confiance

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