VII-5 : Le moulin

La triste silhouette du moulin à vent, piteux et solitaire, n’en dégageait pas moins une certaine aura. Le sentiment que quelque chose n’était pas normal. Peut-être parce qu’il se tenait ainsi, au beau milieu de rien du tout, sans qu’on sache qui l’avait bâti, en quel temps et pourquoi si loin de toute autre construction humaine. Peut-être, également, à cause de la bande de mastards qui s’y massait.

Hauts, costauds, barbus et balafrés, ces solides gaillards n’auraient pas dépareillé au fond des geôles de quelque prison insulaire pour dangereux détenus. La plupart arboraient un œil, une oreille, un nez ou un bras en moins. Ils étaient tous plus dégoûtants les uns que les autres. De vraies caricatures sur pattes. Pour tout vous dire, le grand gagnant du visage le plus amoché se réduisait à une sorte de bouillie de mauvaises cicatrices, de croûtes brunes et d’un pus suintant. Bon appétit.

Ils attendaient, les bras ballants et l’œil hagard, réunis autour d’un maigre feu de camp, baignés par les premières lueurs du jour naissant.

Les bouteilles crasseuses au contenu hasardeux passaient de main en main. L’un d’eux jouait un air discordant sur une guitare fatiguée à laquelle il manquait une corde. Un autre délogeait de ses ratiches jaunies les vestiges de son dernier repas, du même couteau qu’il utilisait d’ordinaire pour se curer les ongles. Trois disputaient une partie de dés dans la poussière sans une once d’envie de gagner.

C’est ce beau monde que l’interpellation de Dust surprit :

« Salut, les bonnasses ! Je vous ai manqué ? »

Cinq paires d’yeux injectés jaunis se levèrent vers lui. Les brigands se consultèrent du regard, partagèrent un sourire mauvais (et à l’haleine douteuse) et se relevèrent.

« Dust, espèce de sale petite merde… grinça un gigantesque type borgne. On t’a attendu toute la nuit. On était sur le point d’aller faire le boulot nous-mêmes !

— En plush, reprit un autre qui possédait autant de dents que de cheveux, on ch’est bien caillé les miches. Et cha, ch’est de ta faute !

— Je propose qu’on lui coupe les bourses et qu’on les donne à manger aux chiens, déclara un des brigands fort inspiré.

— On n’a pas de chien, l’informa un de ses collègues.

— Ah. Zut. »

Sans se départir de son sourire, Dust fit basculer son funeste paquetage et le jeta aux pieds du borgne. Celui-ci s’avança, méfiant.

« C’est… c’est le cadavre ?

— Une bonne partie », précisa Dust.

L’homme défit le paquet sanglant, puis recula comme si une mouche l’avait piqué. C’est à dire pas beaucoup, puisque les mouches ne piquent guère.

Toutefois, on vit le visage mutilé passer de la grogne à la fureur en quelques secondes :

« T’es chiant ! aboya-t-il. Tu lui as explosé la tête ! Comment on va faire pour toucher la prime si on ne peut pas la faire identifier ?

— Techniquement, il lui reste encore toute la partie inférieure de son visage, crut bon de préciser Dust. Le reste est là-dedans. »

Le brigand reçut un sac empli de quelque chose de mou et chaud en plein visage.

« C’est… qu’est-ce que c’est que ça ? s’étonna-t-il.

— Les bouts de sa cervelle. »

La nervosité ambiante monta d’un cran. Un gros cran.

« Ce taré a vraiment éclaté la tête de la bonne femme et ramassé ses bouts de cervelle ? s’étrangla l’un d’eux.

— J’ai fait ce que j’ai pu, se justifia Dust.

— Je propose de lui enfoncer une contrebasse dans le fondement pour lui faire partager notre douleur, suggéra le poète du groupe.

— On n’a pas de contrebasse.

— Quel dommage. »

Le borgne se redressa, la mâchoire serrée et la veine palpitante.

« Sombre abruti ! rugit-il. Comment tu veux qu’on obtienne quoi que ce soit d’un corps qui n’a pas de tête ? »

L’assurance de Dust se mua en doute.

« Je n’sais pas, admit-il. Elle a encore ses vêtements et ses armes sur elle. Ça ne suffit pas ?

— Non, ça ne suffit pas, tonna l’homme. Putain ! »

Il accompagna l’invective du jeter du sac empli de cervelle. Dust l’esquiva d’une contorsion guignolesque. La mauvaise nouvelle entachait tout au plus son immuable bonne humeur, sans vraiment l’ébranler non plus.

« Haut les cœurs, les amis ! lança-t-il à une cantonade fulminante. Vous êtes déjà tous tellement hideux que la colère ne peut pas vous enlaidir.

— Tu nous insultes, en plus ? rugit l’homme au faciès abîmé.

— Jamais de la vie, face-de-cul. J’ai la plus haute estime pour mes collaborateurs, surtout quand ils tiennent leurs engagements. Et notre engagement était que je vous ramène le cadavre d’Opaline. C’est chose faite. Donc, soyez mignons et remplissez votre part de marché.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? s’enquit le guitariste, sidéré par l’outrecuidance du jeune plaisantin.

— Traduction pour les débiles, annonça Dust : aboulez le pognon. »

Sur quoi il brandit une paire de revolvers au nez des malfaiteurs.

Sur quoi tous les yeux posés vers lui s’arrondirent comme des billes.

Sur quoi il sourit.

Sur quoi l’assemblée éclata d’un grand rire moqueur.

Sur quoi je me dis qu’il serait peut-être temps d’arrêter de dire « sur quoi ».

Dust demeura au centre des rires gras éructés tout autour de lui, les bras figés en l’air et le strabisme plus prononcé que jamais. Puis, comme s’il y avait une bonne blague à comprendre, il se joignit à l’hilarité des bandits. Ce beau monde se trouva ainsi à rire sans trop savoir pourquoi, mais après tout, qui a besoin d’une raison pour se payer une bonne tranche de rire ?

« Bon, les amis, c’était bien marrant, déclara finalement Dust, le teint rouge et la larme à l’œil. Alors on tourne la page, vous me payez, je file et on n’en parle plus ?

— Dans tes rêves, ricana le borgne. Tu vas nulle part, gamin. De toute façon, on l’a pas apportée, ta thune. Ha ! tu nous as pris pour qui ? T’as cru qu’on était du genre à négocier avec des raclures de fonds de bidet, comme toi ? »

Dust entendit des bruits de pas derrière lui. Sur signe de l’homme, une partie de la bande dissimulée en embuscade venait de jaillir des collines. Il se retrouva encerclé de mines sales et de sourire aux dents gâtées.

« Tout ce beau monde, rien que pour moi ? s’étonna Dust. C’est trop d’honneur.

— Tu nous as bien amusés, reprit le borgne, mais on est loin d’en avoir fini avec toi. J’espère que tu sais viser avec ces trucs, parce que si un seul d’entre-nous te met la main dessus, tu peux dire adieu à tes gloups ! »

Son dernier mot mourut noyé dans une gerbe de sang. Il porta les mains à sa gorge transpercée par la balle de Dust et s’effondra dans la poussière.

Tandis qu’il agonisait, l’inspirateur du jour s’avança :

« Je propose qu’on lui arrache les yeux avec nos dents ! On a bien des dents, non ?

— Quelques unes, concéda son comparse.

— Fort bien. Alors, à l’attaque ! »

À ce signal, les brigands de jetèrent sur Dust comme un seul homme. Quand soudain, de gestes si vifs et précis qu’on les aurait crus mécaniques, celui-ci ouvrit le feu sur ses assaillants.

Les canons de ses armes distribuèrent tant et si vite la mort qu’on n’entendit qu’un seul coup de tonnerre éclater. Et en moins de temps qu’il n’en faut pour compter le nombre de ‘S’ du mot « célérité », un calme de plomb retomba sur les environs.

Dust abaissa ses armes, fit craquer sa nuque et s’autorisa un petit sourire crâneur. La dizaine de brigands avait mordu la poussière sans même qu’il ait à bouger de sa place.

« Impressionnant, maître, le félicita Vidocq.

— Ils disent tous ça, gloussa Dust.

Onze balles, onze morts…

— C’est mon second prénom.

… ces implants mélioratifs câblés sur votre petit système nerveux font des merveilles. Sans compter la chance d’avoir quasiment autant de balles que d’ennemis.

— T’inquiète, mon vieux. Tout est calculé. Mais au fait, comment tu te débrouilles pour voir tout ce qui se passe ?

Remercions les milliers de nanorobots dont votre corps est infesté, maître. Ils me transmettent en temps réel l’état de vos signes vitaux ainsi que les données reçues par votre corps via ses capteurs sensoriels. Alors, mettons fin tout de suite aux non-dits : oui, je sais que vous vous curez le nez en ce moment même…

— Pas du tout ! Je me gratte.

Si vous le dites. À toutes fins utiles, je vous ferai remarquer que vous avez laissé un de ces messieurs en vie…

— T’in-quiète », répéta Dust.

Il enjamba les corps jusqu’à l’unique survivant du carnage. Près du feu, un type baraqué touché à l’entrejambe baignait dans la mare du sang de ses camarades. À l’approche de Dust, le malheureux gémit et rampa en direction du moulin.

Le talon du jeune homme s’écrasa sur sa blessure et lui décrocha un hurlement. Dust en profita pour lui fourrer le canon de son arme dans la bouche, et lui dire du ton le moins menaçant du monde :

« Hey, mon pote ! Ça me tue de devoir en finir de cette façon, mais tout le monde se portera bien mieux sans des ordures comme vous de toute manière. Et puisqu’il faut de tout pour faire un monde et que les pignoufs sont une espèce en voie de disparition, je te propose de t’épargner. En échange, tu chopes Opaline, tu la ramènes à tes patrons, et tu ramènes le pognon ici. Je te donne trois jours. Dis oui, si tu es d’accord.

— Mfui ! s’étrangla l’homme.

— Ça veut dire quoi, ça ? Oui ?

— Mfui !

— Oui ou non ?

Maître… » soupira Vidocq, mais un coup de feu l’interrompit.

Dust se retrouva à contempler un nouveau corps inerte et sans tête, la paupière secouée de tics et la lèvre pendante.

« Oups, bredouilla-t-il. C’est parti tout seul. »

VII-4 : La menace
VII-6 : Douze jours

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