VII-4 : La menace

Boum… boum-boum… boum… boum-boum…

Cela dura un moment, jusqu’à ce qu’Ézéchiel dise, la voix tremblante et la barbe émue – car oui, le forgeron lui-même ignorait cette curiosité, mais les bizarreries magiques de la Tour avaient octroyé à sa barbe une forme de conscience propre, tant et si bien qu’elle en développa une capacité de pensée, de sensibilité et d’émotion. La plupart du temps, elle rêvait d’ailleurs d’un bon coup de rasoir, chose que son trop fier propriétaire ne lui accorderait jamais. Il est des espoirs qui se brisent au bout de nos doigts sitôt qu’on les effleure, particulièrement quand on est une barbe.

Bref, Ézéchiel prit la parole :

« Mais alors… le vœu… c’était de réunir tous les cochons de la Tour en un seul endroit ?

— On dirait bien ! » répondit la gamine.

Elle se releva et trottina jusqu’au rocher chapeauté, une main levée pour le caresser. À son contact, la masse de pierre se déplia à la manière d’un cloporte, à la différence qu’elle dévoila un groin charnu souligné d’une splendide moustache, une paire d’yeux malicieux ainsi que quatre pattes dodues.

« Madame Cochon, glapit Cody. Que suis heureuse de vous revoir !

— Grouik ! » répondit l’intéressée, son groin humide collé à la joue de la gamine.

Ézéchiel s’approcha à pas prudents. Les autres cochons s’éveillaient tout autour, et bien loin de l’apparence rondouillarde et avenante de Madame Cochon, certains portaient un poil dru et hérissé et de longues défenses ; d’autres n’étaient que de grosses boules blanches cotonneuses dont seul s’échappait un groin rose ; d’autres affichaient une peau rugueuse et cendrée ; d’autres encore ne disposaient pas de pattes arrière, remplacée par une queue à nageoires.

Des variétés de cochons toutes plus surprenantes les unes que les autres les entourèrent bientôt. Certains élancés, d’autres patauds. Ici, un gros, là, un petit. Lourdeaux ou agiles, paisibles ou nerveux, massifs ou minuscules.

« Il y en a beaucoup… remarqua le forgeron.

— Ouah ! lâcha la gamine. Regarde celui-là, papy ! »

Le bien nommé papy n’avait pas le choix. En effet, la montagne dressée devant eux s’était mise en mouvement, et l’espace d’un instant, Ézéchiel sentit la panique monter face à la présence du titan.

« Grouk », dit Grouchon d’un ton empli de douceur et de bienveillance, comme afin d’apaiser les cœurs impressionnés de ses incommensurables proportions.

Cody battait l’air de ses mains, en pleine extase devant l’apparition

« Ouaaaaaah… Ça, alors, c’est un gros, gros, gros, gros, gros, gros, gros…

— C’est… c’est lui, Grouchon ? souffla Ézéchiel. J’croyais que c’était qu’une légende.

— … gros, gros, gros, gros, gros, gros, gros…

— Grouk, dit Grouchon.

— … gros, gros, grosgrosgrosGROS, gros, gros, gros…

— Bon Dieu, gémit Ézéchiel, déstabilisé par le divin grouinement.

— … gros, gros, gros… » Cody marqua une pause, en proie à la réflexion. Placer un gros de trop aurait semblé fort mal aisé.

« … cochon », acheva-t-elle avec un hochement de tête résolu.

Le groin titanesque toucha le sol. Cody et Ézéchiel demeurèrent dans le nuage de poussière ainsi soulevé, le nez levé vers le dieu. Alors, tous les autres cochons virent poser leur propre naseau sur celui, démesuré, de leur divinité, comme une silencieuse procession communale adressée au porcin démiurge.

Même le groin de Roger, dont le propriétaire se tenait en temps normal plutôt à l’écart de ses semblables, se joignit à l’union. On repérait toutefois un cigare allumé au coin de sa gueule.

« Mais ! » s’étrangla Ézéchiel. Il découvrit trop tard sa sacoche ouverte. « Ce poltron de cochon… !

« T’as vu, papy ? Ils font un câlin !

— Grouk », dit Grouchon.

Ézéchiel se redressa sur des jambes aux mollets incertains. L’émotion dégagée par le rassemblement effleurait jusqu’à son cœur de fer.

Puis, les cochons se dispersèrent, certains à travers bois, d’autres s’ébrouèrent parmi les feuilles mortes, et le reste retourna à la sieste.

« Mais qu’est-ce que c’est que ce boxon ? grommela Ézéchiel. Et pourquoi je ne pane rien à ce que dit ce gros jambon ? J’suis pourtant censé comprendre toutes les créatures de la Tour.

— La parole de Grouchon est divine, lui répondit une voix aimable. C’est pas donné aux bons à rien dans ton genre, de l’interprêter par eux-mêmes. »

Cody et Ézéchiel firent volte-face. Assis sur un rocher (un vrai, cette fois-ci), le Vénérable les observait de sa toute sa bienveillante bonhomie. De sa personne émanait la même tendresse palpable que dégageaient Grouchon et les siens.

« Weuh, bredouilla Cody. C’est qui ?

— Le Vénérable, répondit Ézéchiel, la gorge sèche.

— Ah ! C’est lui, le plus vieux de tous les Ézéchiel de la Tour ? »

Mû par un réflexe, le forgeron se précipita à la rencontre du vieillard. Cody le suivit, surprise : sous ses airs patauds, Ézéchiel dissimulait les qualités d’un sprinteur hors pair.

« Vénérable ! s’écria-t-il.

— Eh bien, mon garçon ! dans mes bras ! » lui répondit le dénommé.

Et tous deux tombèrent dans la barbe de l’autre. Cody assista à ces retrouvailles rendues d’autant plus troublantes par la ressemblance des deux personnages. Ce n’est que lorsque leur étreinte prit fin qu’elle nota qu’ils ne partageaient pas seulement des tailles et des corpulences similaires, mais aussi toute une physionomie et une pilosité – ce, quand bien même l’âge pesait infiniment plus lourd sur les traits du Vénérable.

« Oh, papy ! c’est bien la première fois que je te vois content de retrouver quelqu’un.

— Écrase, microbe », répondit Ézéchiel, embarrassé de s’être livré à de tels excès d’affection. Il empoigna sa mauvaise humeur et s’éloigna de sa démarche de court sur pattes.

« Ne lui en veut pas, reprit le Vénérable. Il est pas du genre sentimental.

— Il parle mal, mais il est pas vraiment méchant, approuva Cody. En plus, il est moche ad vitam aeternam, mais je l’aime quand même. Tu fais quoi, ici ? »

Le Vénérable leva un regard tout en sourcils.

« Grouchon et moi étions prisonniers des Limbes. Puis, un beau jour, nous nous sommes retrouvés ici. J’ai cru comprendre que nous devions notre liberté au vœu d’un de ses protégés.

— Grouik, renchérit Madame Cochon, le groin haut et la moustache fière.

— Et on peut savoir ce que tu fichais là-bas ? maugréa le forgeron. J’t’ai cherché partout, je te signale. »

Le Vénérable se tourna vers lui avec la lenteur d’une tortue arthritique.

« Un désaccord avec la Sorcière. Elle a convenu que ce serait mieux pour tout le monde, si je disparaissais là-bas. Je m’y étais résigné, mais il semble que le destin en a décidé autrement. Et tout heureux que je suis de vous avoir rencontré, tous les deux, j’ai pourtant une question d’ordre capital à vous soumettre. »

Sa voix avait buté sur ces derniers mots d’une gravité fébrile. Cody et Ézéchiel se rapprochèrent, interloqués.

« Écoutez-moi bien, à présent, reprit le Vénérable. Je ne veux pas jouer les prophètes de malheur, surtout devant les cochons. Mais il faut que je vous prévienne que l’ombre de la mort est sur nous tous. Les cochons, tout d’abord, et nous-mêmes ensuite… oui ! Voire sur toute la Tour. La vie de la Sorcière elle-même pourrait être en jeu. »

Il s’interrompit, sans toutefois sembler prendre un malin plaisir à éveiller l’intérêt de ses interlocuteurs et les faire mariner bien comme il faut. Pourtant, je dois moi-même avouer que cette pratique facile et frustrante m’amuse beaucoup. Je l’utilise parfois, juste comme ça, pour embêter les gens.

Ézéchiel croisa le regard de Cody. Tous deux partagés par le même sentiment.

« Qu’est-ce qui se passe, Vénérable ? s’enquit le forgeron. Les Bâtisseurs… ?

— Pire encore, trancha le vieillard. J’ignore qui incarne vraiment ce danger, mais pour vous qui voyagez dans la Tour, peut-être cet indice signifiera quelque chose. Auriez-vous, par le plus sinistre des hasards, entendu parler d’un guerrier en armure de feu… ? »

VII-3 : Le choeur
VII-5 : Le moulin

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.